Mois : août 2015

Oliver Sacks, le « neurologue romantique », est mort

Le neurologue et écrivain britannique Oliver Sacks est mort ce dimanche 30 août à New York, où il résidait. Il avait 82 ans. En février, il avait révélé qu’il souffrait d’un cancer. Le succès de ses livres a fait de lui l’un des médecins les plus célèbres du monde. Dans «l’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau», «l’Eveil» ou «Un anthropologue sur Mars», il a réveillé le genre du «récit clinique» cher à Freud et aux médecins du XIXème siècle, et avait mis son expérience à la portée du grand public.

Dans une langue élégante et décontractée, avec un art consommé de la mise en scène et de la narration, il racontait ses patients: un peintre qui a perdu la perception des couleurs, un homme atteint d’agnosie visuelle qui ne peut identifier que des formes géométriques simples et ne peut donc pas reconnaître un visage, un chirurgien parcouru de tics qui disparaissent quand il opère.

Ces tableaux et ces portraits partent d’un dysfonctionnement du cerveau, d’un dérèglement de la machine perceptive ou cognitive. Sacks était visiblement touché par l’étrange humanité de ses patients. Avec tendresse et humour, il montrait comment ceux-ci se débrouillaient pour vivre avec leur syndrome. Et il nous apprenait beaucoup sur nous-mêmes. Marcher, sentir, voir, entendre : Sacks explique en quoi ça consiste, grâce à ceux qui n’y parviennent pas. Il appelait cela de la «neurologie romantique».

Dans d’autres livres, comme «l’Ile en noir et blanc» ou «Des yeux pour entendre», il se faisait l’ethnologue du peuple des déréglés, étudiant la culture et les pratiques collectives produites par la surdité ou les troubles visuels. Oliver Sacks s’est aussi plusieurs fois auto-étudié. Dans «Sur une jambe», il racontait les séquelles d’un accident après lequel il avait été persuadé que sa jambe blessée n’existait plus. Dans «l’Oeil de l’esprit», il parlait de ce mélanome oculaire qui lui a fait perdre la vision de l’œil droit.

Il a vendu des millions de livres à travers le monde. Il disait recevoir environ dix mille lettres par an. Il répondait systématiquement aux enfants, aux vieillards et aux prisonniers. Il restera comme l’un des hommes les plus sympathiques de nos bibliothèques. Chez lui, la science et l’art se regardaient mutuellement. Il était un de ces humanistes complets qui refusent de séparer les sciences dures et les sciences humaines. On lui tire notre chapeau.

David Caviglioli

Millénium 4: mission accomplie

Tout inconditionnel de la trilogie est sur ses gardes. Intraitable, prêt à torpiller le successeur du regretté Stieg Larsson au moindre contre-sens, dès la plus petite trahison. Et puis rien de cela n’arrive. Bien au contraire. Dès les premières pages, on sait que la mission a priori impossible consistant à donner une suite à «Millénium» et confiée à David Lagercrantz, auteur suédois réputé, est une réussite. Alors on avance dans le livre avec l’impatience caractéristique qui prélude aux retrouvailles attendues. Avec le plaisir aussi de ne pas savoir qui sera de la fête – Erika Berger bien sûr, l’inspecteur Bublanski et Sonja Modig, pour ne citer qu’eux. Passé quelques pages, le nouveau «Millénium» a déjà le pouvoir hypnotique des trois autres.

«Ce qui ne me tue pas» s’ouvre par un petit matin d’hiver à Stockholm. Mikael Blomkvist, toujours journaliste, toujours à la tête de sa revue d’investigation «Millénium», a trois ou quatre ans de plus que dans «la Reine dans le palais des courants d’air» (tome 3). Il est en petite forme. Il est devant sa machine à café, une Jura Impressa X7 et regarde passer un cappucino extra fort. Il a lu jusque tard dans la nuit un polar d’Elizabeth George, après un week-end passé avec un autre polar d’Elizabeth George et quelques numéros du «New Yorker», à l’abri de la pluie glacée qui s’abat continument sur la ville. L’intrigue s’égrène au fil de courts chapitres habilement ordonnés selon le calendrier – Début novembre, le 20 novembre, le soir du 20 novembre, le 21 novembre – sous un violent climat norvégien, des vents de 100 kilomètres par heure, une température à moins dix.

Mais pour l’heure, Blomkvist se passerait bien d’aller à la réunion prévue ce matin-là. Contre son avis, on vient de vendre 30% des parts de «Millénium». Un représentant du nouvel actionnariat s’est invité devant la rédaction. Le type, Blomkvist le voit déjà, son manque d’inspiration, son discours de normopathe, son envie mal dissimulée de bazarder l’héritage et les enquêteurs de son espèce, indifférents aux réseaux sociaux et à la «conversion au numérique». Faire plus jeune et plaire aux annonceurs, disent-ils. Oui, mais avec un produit de plus en plus insipide ; pas de quoi quitter son lit avec extase. En même temps, il doitbien l’admettre: son journal est menacé, les ventes chutent, les revenus publicitaires aussi. Lui-même, «Super Blomkvist» comme l’appellent encore les habitués du bistrot d’en bas de chez lui, n’a pas été foutu de faire un scoop depuis la retentissante affaire Zalachenko (Millénium 3).

C’est alors que la chance, cette composante essentielle du talent, s’offre a lui sous les traits d’un gringalet au cheveu plat qui lui donne rendez-vous au bistrot d’en bas justement. L’inconnu a les yeux explosés de ceux qui passent leur vie en tête à tête avec un écran plat. Linus, c’est son nom, a été quelques temps l’assistant de Franz Balder, autorité mondiale à la pointe du concept de la «singularité technologique», selon laquelle l’intelligence des ordinateurs dépassera bientôt celle de l’homme (concept à ce jour hypothétique, mais tout de même). Le risque en serait ni plus ni moins que la perte du contrôle de l’homme sur son destin. Or ce Balder se cloitre chez lui avec cameras de surveillance dans sa luxueuse résidence stockholmoise, complètement parano, après un passage écourté dans une start-up de la Silicon Valley travaillant sans relâche sur ces questions d’intelligence artificielle (IA). Le jeune homme craint pour la vie du savant. A l’évidence Franz Balder en sait trop, beaucoup trop.

Par ailleurs, mais sans doute est-ce lié, une inquiétante gothique à la mine sombre et aux manières discutables a fait intrusion chez Linus il y a trois jours, poussé le jeune homme sur son palier le temps d’expertiser son ordinateur et de balancer un laconique «On vous a eu», avant de disparaitre dans la nature. Lisbeth Salander n’est pas loin, dirait-on, l’affaire est sérieuse. Depuis combien de temps ne l’a-t-il pas revue? Blomkvist sait qu’elle craque régulièrement son ordinateur. C’est sa façon à elle de prendre des nouvelles. Aussi leurs retrouvailles auront-elles en préambule ce mot déposé par Blomkvist dans sa propre console à l’attention de la hackeuse virtuose: «Que faut-il penser de l’intelligence artificielle de Franz Balder ?» Ainsi démarre «Millénium 4».

Très finement, David Lagercrantz transpose l’univers de Stieg Larsson dans l’après-Snowden. Pour son scénario, le successeur a longuement consulté quelques grandes têtes chercheuses du moment, comme Andreas Strömbergsson, professeur de mathématiques à l’université d’Uppsala ou David Jakoby chercheur en sécurité au Kaspersky Lab.

Intitulé «la Fille dans la toile du web» dans les pays anglo-saxons, «Ce qui ne me tue pas» s’articule autour de la guerre silencieuse entre Google et la N.S.A., la National Security Agency, et d’autres groupuscules plus obscurs encore. Tous sont polarisés par le développement de l’ordinateur quantique, lequel marquerait l’avènement de l’AGI, l’artificial general intelligence et la perspective d’ordinateurs qui s’autoperfectionnent à un rythme fou, et dont l’intelligence pourrait devenir des millions de fois supérieure à celle de l’homme, sans qu’il soit même possible d’en imaginer les conséquences.

Dans «Millénium 4», cette compétition est elle-même surveillée par la Hacker Republic, composée de génies qui, loin de tout piratage puéril, estiment urgent de surveiller ceux qui nous surveillent:

Ils savaient tous mieux que quiconqueà quel point la N.S.A. avait gravement outrepassé ses pouvoirs ces dernières années. Aujourd’hui l’organisation ne se contentait pas de mettre sur écoute les terroristes, ou tout individu représentant un risque potentiel pour la sureté, ou encore les potentats, chefs d’Etat et autres. Il surveillait quasiment tout (…) et pénétrait de plus en plus dans la vie privée de chacun. Evidemment personne au sein de Hacker Republic ne pouvait se vanter d’être un exemple dans ce domaine. Un hacker était par définition un individu qui dépassait les bornes pour le meilleur et pour le pire (…). Aucun d’entre eux n’aimait l’idée que les piratages informatiques les plus graves et lesplus dénués de scrupules étaient commis, non par des rebelles solitaires ou des hors la loi, mais par des géants au sein de l’Etat.»

En plus de reprendre le flambeau de l’heroic piratage, David Lagercrantz active habilement un autre ressort central de la série: la fascination pour le syndrome d’Asperger de Lisbeth Salander, une forme supérieure de l’autisme perçu par le lecteur comme un surdon à la fois très enviable et totalement empoisonné. Entre en scène dans «Millénium 4» un autiste-savant de 8 ans, en l’occurrence le fils de Hanz Balder, étrange et adorable enfant absorbé par les courbes elliptiques et la factorisation des nombres premiers. (On découvre à a cette occasion que Lagercrantz a beaucoup lu Oliver Sacks et «l’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau».) L’enfant a des tueurs d’élite a ses trousse, car son exceptionnelle mémoire photographique a enregistré ce qui n’aurait pas du l’être. Le face-à-face au cours d’une cavale nocturne mémorable entre Lisbeth et son double enfantin offre un prétexte à évoquer les jeunes années d’une héroïne devenue mutique par peur phobique de la trahison, et de faire entrer dans l’histoire sa soeur jumelle. Simplement évoquée dans la trilogie, Camilla va amplement (et macabrement) rattraper le temps perdu.

L’inquiétude collective au sujet des nouvelles technologies, de l’avènement d’un monde orwellien où les frontières entre le normal et le criminel s’estompent est telle que ce livre devrait frapper les esprits. Comme Stieg Larsson, David Lagercrantz opère avec son duo baroque à nouveau réuni une traversée radicale des apparences, dans «un monde malade, comme dit l’inspecteur Bublanski, un monde où l’individu paranoïaque est le plus sain d’esprit». Ce qui, au fond, est le fil conducteur de «Millénium».

Anne Crignon

Millénium 4. Ce qui ne me tue pas,

par David Lagercrantz,

traduit du suédois par Hege Roel-Rousson,

Actes Sud, 500 p., 23 euros (en librairies le 27 août).

A lire dans notre dossier « Millénium »

> Exclusif. Voici un extrait de « Millénium » 4

> « Je me sens complètement inutile » : les doutes de l’auteur de « Millénium » 4

> « Pour traduire ‘Millénium’ dans un secret absolu, je devais utiliser deux ordinateurs »

> Ce que nous dit « Millénium » sur le journalisme du XXIe siècle

> Stieg Larsson avait-il élucidé le meurtre d’Olof Palme?

> Enquête. Le boom du polar polaire

> Enquête. Comment est née la Milléniumania

> L’interview exclusive accordée par Daniel Poohl, ami de Larsson, auquel il a succédé à la tête d' »Expo »

> Comment « Millénium » m’a envahie, par Florence Aubenas

> Polémique. Les bourdes de « Millénium »

Migrants : à Calais, Valls veut montrer que la France n’est pas passive

Le Premier ministre, Manuel Valls, se rend ce lundi à Calais, un des lieux emblématiques de la crise des réfugiés, où sera abordée la question de la coopération avec le Royaume-Uni, avant une réunion européenne dite «d’urgence» le 14 septembre.

Le Premier ministre, accompagné de son ministre de l’Intérieur et de deux commissaires européens – le vice-président Frans Timmermans et le commissaire chargé des questions migratoires, Dimitris Avramopoulos – visitera notamment dans la matinée le centre d’accueil Jules Ferry, qui jouxte «la jungle» où vivent des milliers d’hommes et de femmes tentant de rejoindre l’Angleterre.

Dimanche, devant les militants socialistes en clôture de l’université PS à La Rochelle, Manuel Valls, sans renoncer à une exigence de «fermeté», avait insisté sur le besoin d’«humanité» et de «responsabilité» à l’égard des migrants. Les migrants qui «fuient la guerre, les persécutions, la torture, les dictatures, doivent être accueillis (…) traités dignement, abrités, soignés», a déclaré le Premier ministre.

A l’appel de Berlin, Londres et Paris, les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne se réuniront le 14 septembre «pour avancer concrètement» face à la crise migratoire, alors que l’Europe peine à trouver des solutions à l’afflux de réfugiés, syriens notamment.

L’Italie, qui est avec la Grèce et la Hongrie parmi les pays où arrivent le plus de migrants, a annoncé son intention de faire de la création d’un droit d’asile européen «la bataille des prochains mois». Pour Manuel Valls, il s’agit, «en pleine crise des migrants», de montrer «que le gouvernement est mobilisé et que la France est à l’initiative avec l’Allemagne», a souligné auprès de l’AFP son entourage.

«Fermeté» sur l’immigration économique irrégulière

En contrepoint, le Premier ministre devrait toutefois afficher sa «fermeté» vis à vis de l’immigration économique irrégulière. «Face à cela, il faut des règles strictes, la plus grande intransigeance pour lutter – et je pense à Calais, et la coopération franco-britannique – contre les passeurs, les trafiquants d’espoir qui se repaissent de la misère humaine», a-t-il dit à La Rochelle.

En fin de matinée, le Premier ministre doit visiter le site d’Eurotunnel à Coquelles (Pas-de-Calais), où de nouvelles barrières visant à bloquer les migrants tentant de pénétrer dans le tunnel sous la Manche ont été installées début août, aux frais des Britanniques.

Des renforts policiers et sécuritaires ont également été annoncés dans le cadre de l’accord franco-britannique signé le 20 août par Bernard Cazeneuve et son homologue Theresa May. Manuel Valls rendra d’ailleurs visite aux forces de l’ordre dans l’après-midi, à la fin de sa visite.

Eurotunnel a dénombré jusqu’à 2 000 tentatives d’intrusion par nuit fin juillet, avec plusieurs morts au cours de l’été. Manuel Valls tiendra également une conférence de presse commune avec Frans Timmermans à la sous-préfecture de Calais à la mi-journée, avant une rencontre avec des associations d’aide aux migrants.

L’une d’entre elles, Passeurs d’hospitalité, a d’ores et déjà dénoncé dans un communiqué un «exercice de communication», visant à «montrer qu’on fait quelque chose alors qu’on ne répète que les mêmes recettes».

Cantines scolaires : 100 000 signatures pour les menus végétariens

Si la loi se faisait à coup de pétitions en ligne, cette rentrée scolaire marquerait la franche victoire du menu végétarien. A la veille des rentrées des classes, mardi, la pétition lancée par le député UDI de Seine-et-Marne Yves Jégo, qui veut rendre obligatoire l’alternative végétarienne dans les cantines, pour en finir avec ce sujet «otage de tous les extrémismes», en proposant «une porte de sortie où chacun peut s’y retrouver dignement, sans être stigmatisé» comptabilisait près de 100 000 signatures. A l’inverse, la contre-attaque de Gilles Platret, lui aussi sur le site Change.org, a récolté nettement moins de succès, et peinait à dépasser les 3 300 soutiens. Le maire de Chalon-sur-Saône avait lancé son propre texte à la suite de la pétition du député UDI, plaidant qu’une alternative végétarienne restait, au fond, une alternative, et donc soutenait les «revendications communautaristes de plus en plus fréquentes dans notre société».

«Education au goût»

Mais en plus de porter atteinte à une «laïcité bafouée», le menu sans viande était attaqué pour son manque de soutien patriotique à la filière porcine dans la difficulté. Crise des éleveurs en toile de fond, Gille Platret accuse l’alternative de «porter frontalement atteinte à la filière française de l’élevage, qui traverse une crise sans précédent et que nous devons soutenir par une éducation au goût». Et Stéphane le Foll d’en rajouter une couche : à bout de nerfs au bout de trois semaines de crise des éleveurs, le ministre de l’Agriculture s’en est pris au député UDI en 140 caractères.

Soutenir l’#élevage français avec un menu végétarien obligatoire à la cantine : c’est le programme d’@yvesjego. Soyons cohérents !

— Stéphane Le Foll (@SLeFoll) August 17, 2015

En attendant, si Yves Jégo – n’en déplaise au maire de Chalon et au ministre de l’Agriculture – semble avoir gagné la bataille de la mobilisation 2.0, les élèves de la cité de Nicéphore Niépce n’auront plus le choix dans les cantines dès demain. Dans les faits, la question ne se pose pas encore de façon trop aiguë, puisque la mairie n’a prévu aucun menu contenant du porc jusqu’aux vacances de la Toussaint, à l’exception d’une entrée le 15 octobre. Saisi par une association musulmane, le tribunal administratif de Dijon a d’ailleurs invoqué cette raison pour rejeter un référé, estimant qu’il n’y avait pas d’urgence à statuer. Mais Yves Jégo, lui, n’en démord pas et il a annoncé le dépôt d’une proposition de loi destinée à rendre obligatoire un menu végétarien «en alternative au menu quotidien». Il a déjà reçu un large soutien politique, de son parti jusqu’aux écologistes. 

ONPC : Michel Houellebecq martèle ses reproches au « Monde »

L’écrivain Michel Houellebecq, qu’une polémique oppose au « Monde » depuis la parution d’une série de six articles cet été, a surtout reproché à la journaliste Ariane Chemin d’avoir publié sa correspondance privée, lors de l’émission « On est pas couché » présentée sur France 2 par Laurent Ruquier samedi 29 août.

Je n’aime pas du tout qu’on publie ma correspondance privée », s’est insurgé l’écrivain, martelant : « pas de photos, pas ma correspondance privée, le reste je m’en tape ».

Il a répété combien il regrettait de n’avoir pas porté plainte plus tôt, « quand des photos ont été publiées il y a dix ans » et a annoncé qu’il voyait son avocat « demain ». L’émission a été enregistrée jeudi soir.

Dans son enquête, publiée en série au mois d’août, Ariane Chemin rend public un mail que lui a adressé Michel Houellebecq, dans lequel il indique : « je refuse de vous parler et je demande aux gens que je connais d’adopter la même attitude ». Le mail est notamment mis en copie à Bernard-Henri Lévy, Michel Onfray et Frédéric Beigbeder. Houellebecq leur donne également pour consigne, si le journal venait à persister, de « porter plainte au civil ».

Après les attentats, « j’écrirais pire »

Les animateurs du talk show, Laurent Ruquier, Léa Salamé et Yann Moix, ont longuement interrogé Michel Houellebecq en présence des autres invités (Muriel Robin, François Berléand …) mais en l’absence de Christine Angot, qui a refusé de partager le plateau avec lui et s’est éclipsée à son arrivée.

Houellebecq a rendu un hommage appuyé au livre de Boualem Sansal « 2084 », qui décrit « un vrai totalitarisme islamique », tandis que son propre ouvrage « Soumission » évoque « un régime islamiste doux », a-t-il dit. A la question de savoir s’il aurait écrit différemment son livre après les attentats de janvier, il a répondu : « Ah non j’écrirais pire. »

Dans le futur, « écrire un gros livre » est « toujours mon fantasme, ça me maintient en vie », a-t-il confié.

Michel Houellebecq, un des auteurs français les plus lus à l’étranger, s’est multiplié sur la scène culturelle et médiatique ces dernières années, abordant poésie, essais, chanson, photo et même cinéma l’an dernier avec « L’Enlèvement de Michel Houellebecq » de Guillaume Nicloux, et « Near Death Experience », de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Il a tourné cet été avec la rock star Iggy Pop un documentaire, « Rester vivant », à partir d’un de ses recueils de poésie. Il s’est confié longuement dans une série publiée cet été par le « Figaro Magazine ».

This Taylor is rich

Taylor Swift est parfaite… Presque plus que parfaite. Oh my God ! Comment en est-on arrivé à écrire un truc aussi gentil ? On avait prévu de la jouer sarcastique mais c’est bien simple, trois obstacles se sont mis en travers de notre route. Un, notre ado de 16 ans risquait de ne plus nous parler pendant six mois ; deux, le succès inouï de la chanteuse ; trois, Taylor Swift elle-même. Entendons-nous bien : on peut se moquer de Taylor Swift. De ses parents, dans la finance, qui lui ont donné un prénom asexué pour le jour où elle cherchera du boulot à Wall Street. De son enfance cossue dans une ferme de Pennsylvanie.

De sa blondeur parfaite, de sa gentillesse, de sa politesse, de son patriotisme, de sa sobriété (à 19 ans, elle jurait n’avoir jamais fumé une cigarette ni bu une goutte d’alcool), de son amour de la musique country, de son côté « really, really happy », qui peut vite devenir really, really gonflant, de sa mine super ébahie quand elle reçoit une récompense, de son apolitisme prudent, de sa gratitude envers le Seigneur (« Je veux remercier Dieu »)… Mais il faut bien avouer que Taylor Swift est à la musique ce qu’un pistolet trop huilé peut devenir aux mains de Joe Dalton : insaisissable.

Qu’on l’aime ou pas, elle est un phénomène

Sauf que… On ne rejoint pas les Beatles par hasard. Taylor Swift est la première artiste, depuis les quatre de Liverpool, à être restée six semaines, voire plus, en tête des hit-parades américains avec trois albums consécutifs. On pourrait aligner les records : les 1 300 000 exemplaires – rien qu’aux Etats-Unis –, de « 1989 », son dernier album, vendus en une semaine ; ses 7 Grammy Awards ; ses 16 American Music Awards de MTV et encore plus sans doute dans quelques jours… A moins d’habiter un cabanon sans électricité dans le Gévaudan, vous êtes déjà au courant. A ce niveau, on ne peut plus parler de chance, de hasard ou de marketing intelligent.

Taylor Swift, qu’on l’aime ou pas, est un phénomène. Elle a composé quelques-uns de ses meilleurs tubes en dix minutes, joue de la guitare pour de vrai et possède un réel et précoce talent de parolière – elle a 15 ans quand Sony l’embauche pour écrire des paroles de chansons ! Et si tout n’est pas génial, sa musique a néanmoins des moments magiques qui ont fait l’admiration d’Elton John, de Neil Young et de tant d’autres : quatre mots et deux notes poignantes dans « Teardrops on My Guitar » (« Drew walks by me »), les refrains punchy de « I Knew You Were Trouble » ou « We Are Never Ever Getting Back Together », les magnifiques paroles de « All too Well »… Et Taylor n’hésite pas à mélanger les genres – country, pop, synthé, du moment que cela change, elle est preneuse.

Cette fille est un paradoxe vivant

Bref, la donzelle est à des années lumière d’une Britney Spears ou d’une Miley Cyrus. Elle a aussi – mais oui ! – une personnalité déroutante : cette fille est un paradoxe vivant. Elle a grandi dans un cocon doré, sa bande de copines ressemble à un catalogue de super-modèles et de stars du grand écran, et pourtant on a rarement vu quelqu’un vivre avec autant de simplicité une célébrité dont, dit-elle, « on ne devrait jamais se plaindre ».

Et ses anxiétés, ses doutes ont un côté « normal » qui explique l’immense succès qu’elle rencontre auprès des adolescentes et des jeunes adultes de tous pays et tous milieux. Sa relation avec les garçons ? Dans ses chansons, elle émascule ces gros nuls qui trompent leurs copines ou les laissent tomber comme de vieilles chaussettes et, dans la vie, elle privilégie ses copines « à la vie à la mort » avec qui elle se fait des petites bouffes (sans risquer les photos embarrassantes des petits matins blêmes). Mais elle cultive aussi de belles amitiés avec des types sensibles et créatifs, comme Jack Antonoff, le chanteur des Bleachers et guitariste du groupe Fun, ou l’excellent Ed Sheeran, qui remplit lui aussi les stades avec sa seule guitare.

On lui a successivement reproché de ne pas avoir de vie amoureuse, puis de collectionner les mecs, et maintenant de les snober (même si elle sort actuellement avec Calvin Harris, un célèbre DJ). Il faudrait savoir… et Taylor Swift est la première à ironiser sur ce thème, dans « Blank Space » :

J’ai une longue liste d’ex, ils vous diront que je suis cinglée. »

Alors, oie blanche ou mante religieuse ? Ses anciens petits copains savent qu’ils ont toutes les chances de passer à la postérité, tant elle nourrit ses chansons de ses expériences amoureuses ou de celles de ses copines. Elle a ainsi réglé ses comptes avec Harry Styles, de One Direction (dans « Style », « Trouble » et « Out of The Woods », pas moins), Jake Gyllenhaal (dans « All too Well ») et quelques autres… Car l’authenticité est sans doute sa plus grande qualité. A 20 ou 25 ans, il faut oser étaler ainsi son insécurité sentimentale sur la place publique. Pourtant, elle vient de la musique country – qui n’est pas un modèle de prise de risque – mais c’est bien elle qui, à 14 ans, a refusé une proposition de contrat de RCA pour rejoindre un nouveau label complètement inconnu.

Plus de 200 millions de dollars

This Taylor is rich, elle pèserait déjà plus de 200 millions de dollars et on imagine avec quel soin ses parents gèrent ce pactole. C’est pourtant l’artiste, et non la star, qui a décidé d’écrire, en pleine nuit, à Apple pour protester contre la décision de la firme d’offrir trois mois d’essai gratuits d’Apple Music (son nouveau service de streaming) sans verser un cent aux artistes. Bien dans son style, elle a écrit seule la missive et ne l’a fait relire que par sa mère. En vingt-quatre heures, Apple faisait marche arrière et acceptait de rémunérer les artistes.

Mais Taylor Swift n’en était pas à son premier coup : en novembre dernier, elle avait déjà décidé de retirer toute sa musique du site Spotify, à qui elle reprochait de payer des royalties trop faibles, une décision qui l’a probablement privée de plusieurs millions de dollars de droits d’auteur.

« La musique, c’est de l’art, et l’art est quelque chose d’important et rare, écrivait-elle quelques mois plus tôt dans une tribune du “Wall Street Journal”. Les choses importantes et rares ont de la valeur. Les choses ayant de la valeur devraient être payées. » CQFD.

MTV Video Music Awards 2015, lundi, à partir de 21h30, sur MTV. www.mtv.com/ontv/vma/

Chantage contre le roi au Maroc : un des journalistes a réclamé «trois millions d’euros»

«Je veux trois…trois millions d’euros». C’est ce qu’aurait déclaré Eric Laurent, l’un des deux journalistes français soupçonnés d’avoir fait chanter le roi du Maroc en échange de la non publication d’un livre à charge, dans des enregistrements clandestins révélés ce dimanche par le JDD. «Je veux trois. – Trois quoi, Trois mille ? interroge l’avocat du royaume. – Non, trois millions. – Trois millions de dirhams ? – Non, trois millions d’euros», aurait réclamé Éric Laurent lors de sa première rencontre avec l’avocat, qui a enregistré l’échange avec son téléphone au bar d’un palace parisien le 11 août. 

Le Maroc porte plainte après cette première rencontre. La deuxième se fait sous la surveillance de la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), mais c’est toujours l’avocat marocain qui effectue les enregistrements à l’insu des journalistes. On l’entend résumer la situation « vous et madame Graciet [êtes] disposés à renoncer à la publication de cet ouvrage et, de façon plus générale, [que] les informations sensibles que vous avez, vous étiez disposés à prendre l’engagement de les oublier», rapporte le JDD. À la demande de l’avocat, le journaliste assure que sa coauteurn Catherine Graciet, sait pour «les trois millions».

Une avance de 40 000 euros en petites coupures

L’hebdomadaire évoque la troisième rencontre et la méfiance de la journaliste, présente pour la première fois, qui fait changer le lieu de rendez-vous et demande à l’avocat de ranger son téléphone, alors posé sur la table. Dans une lettre que s’est procurée le JDD, les deux journalistes s’engagent à «ne plus rien écrire sur le roi du Maroc, en contrepartie du versement de la somme de deux millions d’euros», et réclament une avance.

L’avocat leur aurait remis une enveloppe de 40 000 euros chacun, en petites coupures de 100 euros, et la journaliste rédige alors un protocole manuscrit. À leur sortie du palace où a lieu la réunion, les deux journalistes sont interpellés. Ils ont été mis en examen dans la nuit de vendredi à samedi pour chantage et extorsion de fonds et laissés libres sous contrôle judiciaire. «C’est précisément l’avocat mandaté par le roi qui piège les journalistes par des enregistrements sauvages», a affirmé de son côté le conseil de Catherine Graciet. «Un traquenard», résume Me William Bourdon, l’avocat d’Eric Bourdon, qui dénonce une «opération politique» de Rabat contre deux journalistes critiques, «dont l’enquête est de nature à révéler de lourds secrets».

Non, Manuel Valls n’a pas giflé un militant socialiste hier soir à La Rochelle

C’était la petite rumeur qui montait, hier soir, dans les rues de La Rochelle : le Premier ministre Manuel Valls aurait giflé un jeune militant socialiste, lors d’un coup de sang. Un autre aurait été bousculé (ou pire) par son service d’ordre, ou peut-être était-ce Jean-Christophe Cambadélis. Ou comment une franche explication s’est transformée en un tweet en agression physique.

La «scène» a eu lieu au cours du traditionnel dîner entre militants, organisateurs, et personnalités du gouvernement, la veille de la clôture de l’université d’été du PS. Manuel Valls, accompagné du premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis, ont comme à leur habitude, fait le tour des tables, dans la grande salle de buffet qui jouxte la plénière. En s’approchant de celle des MJS, certains se sont levés et ont commencé à siffler et hurler : «Macron démission ! Taubira Matignon !». Jean-Christophe Cambadélis est alors allé à leur rencontre, pour leur intimer l’ordre de se calmer.

«Il y a eu une sorte de bousculade» selon un militant présent cité par Buzzfeed.«Il est impressionnant Jean-Christophe, ça a fonctionné, un peu», narrait hier soir un proche du premier secrétaire, croisé à la sortie du dîner. «Mais deux ou trois militants sont restés debout et ont continué à crié, raconte-t-il. Jean-Christophe Cambadélis s’est rapproché de l’un d’eux, il y a eu un échange de regard un peu… tendu». «Camba a dit « ça suffit, tais-toi maintenant »», raconte un autre témoin de la scène. L’incident clôt, Valls se serait ensuite assis près de l’un d’eux, et lui aurait tapoté la joue amicalement, selon une autre source, citée également par Buzzfeed.

Le geste aurait-il pu être interprété par certains comme une «gifle» ? Dans l’entourage du premier secrétaire, on s’en amuse : «C’est comme le téléphone arabe. Plus on avançait sur le vieux port hier [l’espace Encan, où se tient l’université d’été, se situe à quelques mètres du port et du centre historique de La Rochelle, ndlr] et plus on entendait qu’il avait giflé. Alors qu’il y a simplement eu une franche explication», dit un proche de Cambadélis.

Dimanche matin, sur les réseaux sociaux quelques internautes continuaient encore de relayer la rumeur, tweetée pour la première fois samedi soir à minuit par le secrétaire national du Parti de gauche Alexis Corbière. Cambadélis, maintenant, aurait étranglé un militant.

On me souffle que @manuelvalls a giflé un militant du MJS qui avait crié « Macron démission ». Manu Militari. #UEPS

— Corbiere Alexis (@alexiscorbiere) 29 Août 2015

Limonov : “Poutine utilise mes idées”

L’Obs. Dans votre roman, vous ne faites pas preuve de beaucoup de modestie. C’est un concept bourgeois, la modestie?

Edouard Limonov. Ce n’est pas ça. C’est peut-être mon âge. J’ai 72 ans et c’est le moment des accomplissements. Je connais ma valeur, mon importance. Pas plus, mais pas moins non plus.

En France, un roman politique serait sans doute ennuyeux. Pourquoi le vôtre ne l’est-il pas?

Avec «Soumission», Houellebecq a aussi écrit un livre politique. Evidemment, il est toujours dans son rôle de bourgeois pourri, moitié je ne sais quoi, moitié Bukowski raté. Mais c’est quand même un vrai livre politique.

Pourquoi refusez-vous de commenter la biographie qu’Emmanuel Carrère a écrite sur vous?

Ma bonne éducation m’interdit de donner mon avis. Emmanuel Carrère a créé un mythe. Il parle de moi comme d’un écrivain qui est déjà mort. Je suis pragmatique: il a écrit un best-seller vendu dans une trentaine de pays, même au Japon. Et ce qui compte dans ma vie, ce sont les victoires. Avec l’aide de Carrère, fils d’une famille renommée, je suis arrivé à une place où je n’espérais pas arriver. Dans toutes les familles bourgeoises, dans toutes les bibliothèques. Tout cela me donne un plaisir malin.

Ce qui est étrange dans votre dernier livre, c’est que vos idées paraissent plus proches de celles du pouvoir, que vous combattez, que de celles des libéraux avec lesquels vous êtes dans l’opposition. Plus proche de Poutine que d’un Nemtsov, le leader libéral assassiné.

Mais Nemtsov n’était même pas libéral ! Il était le joker de Boris Eltsine. Il devait lui succéder, il était même préféré à Poutine. Alors Nemtsov était devenu amer. Il était jaloux du destin incroyable du petit Poutine. On le voit lors des manifestations: ces libéraux sont des oiseaux qui tweetent tous les jours, une classe de bourgeois apeurés, bons à rien.

D’un autre côté, vous, les Occidentaux, vous exagérez l’importance de Poutine. J’ai formulé depuis plus de vingt-cinq ans l’idéologie de notre Etat national. Je ne soutiens pas Poutine, c’est une idiotie de dire ça, mais il a utilisé une partie de mes idées. Ce n’est pas moi qui soutiens Poutine mais lui qui soutient mes idées! Il a été forcé de réaliser certaines d’entre elles, comme la réunification de la Crimée avec la Russie.

Vladislav Sourkov, qui passe pour l’idéologue du régime de Poutine, s’est-il inspiré de vous?

Ce n’est pas moi qui le dis. Tout le monde le sait. Sourkov n’a pas d’idées à lui seul. Il prend des idées à droite, à gauche, et il les assemble. Contrairement à lui, moi, j’ai mes propres idées. Je ne suis ni de droite ni de gauche. Mon premier parti était moitié de droite, moitié de gauche. C’était une nouveauté dans le monde idéologique.

Dans la société moderne, il n’est pas possible de garder cette pureté idéologique qui date de la Révolution française. Notre réalité est totalement hybride. Par exemple, nous avons le Parti communiste russe qui croit en Dieu, en l’Eglise. Et moi, je suis un hérétique.

Vous êtes impérialiste mais pas un nationaliste russe. Quelle est la nuance?

Chez nous, nous ne pouvons avoir un Etat avec une seule ethnie. La Russie compte par exemple une vingtaine de millions de musulmans. Des musulmans qui n’arrivent pas d’Algérie ou d’ailleurs, comme en France. Ce sont des musulmans qui ont toujours habité ici, depuis des siècles. Ils sont des nôtres.

Comment analysez-vous la position de Poutine sur l’Ukraine?

Il faut comprendre le comportement de Poutine. Il était très satisfait de ses jeux Olympiques, le plus grand événement de sa vie. Il avait beaucoup préparé ces étranges jeux Olympiques d’hiver dans cette région subtropicale de Russie, à Sotchi. Et tout à coup, à Kiev, surgit la révolution de Maïdan, à mon avis menée par les nationalistes ukrainiens. Poutine était coincé. Il ne savait que faire. Alors il s’est tourné vers la Crimée, où j’avais manifesté plusieurs fois pour demander la réunification avec la Russie.

Poutine avait un problème grave. Il savait alors que notre peuple ne lui pardonnerait pas s’il ignorait le désir de la Crimée de se réunifier avec la Russie. Il connaissait le danger. Il savait que l’Occident serait contre lui. Mais il n’avait pas le choix. Pour la Crimée, la Russie avait un plan depuis longtemps, comme les militaires planifient tout. Finalement, Poutine a trouvé le courage de lancer ce défi à l’Occident. Il a fait la réunification. Et celle-ci le propulsait au septième ciel, sa popularité frisait les 90%.

Mais voilà que commence le soulèvement dans le Donbass [par les séparatistes armés prorusses, dans l’est de l’Ukraine, NDLR]. Poutine n’en voulait pas. Il avait peur de rompre avec tout le monde à cause de cette terre sans grand intérêt. Alors, depuis un an et demi, il essaie de se débarrasser de ce problème. Ce n’est pas lui qui a lancé cette révolte. Ce n’est pas l’armée russe, comme en Crimée. C’est le peuple. Il veut arrêter cette guerre. Il viole le Donbass. Il est l’ennemi du Donbass.

Quelle est la position de votre parti, l’Autre Russie, sur l’Ukraine?

Notre parti a des groupes qui se battent là-bas, dans le Donbass. Nous avons eu des morts, des blessés. Nous organisons ces volontaires. Je l’ai dit dès 1992: nous avons laissé hors de Russie 27 millions de Russes et un jour nous devrons les réunifier avec la Russie les armes à la main. Et nous devrons aussi prendre les villes du nord du Kazakhstan, qui sont des villes russes.

Qu’est-ce que l’Ukraine ? J’y ai vécu les vingt-trois premières années de ma vie, à Kharkov. Les Ukrainiens habitent le centre du pays, le reste, ce sont des colonies ukrainiennes, conquises par l’URSS et non par les Ukrainiens. L’Ouest a été pris à la Pologne. L’Ukraine a ses colonies, au sud aussi. Dans leurs rêves les plus débiles, les gens d’Odessa ne se sont jamais sentis ukrainiens. Odessa, c’est international, c’est juif, grec, russe mais pas ukrainien !

Mais en 1991 la Crimée a voté majoritairement, à 54%, pour l’indépendance de l’Ukraine…

En ce temps-là, le peuple soviétique ne comprenait pas du tout ce qui l’attendait. Il pensait qu’avec le partage de l’URSS il aurait une vie paradisiaque. C’était une escroquerie que de donner le droit de voter à des gens qui ne comprennent rien du monde. Tout a changé depuis 1991. L’Ukraine peut exister comme un pays indépendant, comme un Etat. Mais elle doit rendre ses colonies, sinon elle vole un héritage à la Russie.

Pour arriver à cette solution, c’est la guerre?

Oui, c’est la guerre. En ce moment, l’Ukraine vit une passion nationale, mais elle ne doit pas toucher les territoires d’Odessa, de Kharkov. Il y a une répression sévère des partisans de Moscou en Ukraine. Tous les leaders prorusses sont considérés comme un danger. Après les manifestations pour Moscou, le SBU [les services secrets ukrainiens] arrête les opposants. C’est pourquoi il y a peu de manifestants pour la Russie.

Comment analysez-vous le personnage de Poutine?

L’actuel Poutine est le résultat de l’influence de deux parties de sa vie. Il a d’abord été un officier du KGB à un poste insignifiant à Dresde, en Allemagne de l’Est. Que pouvait-il faire à part lire les rapports de la Stasi, qui était sans doute la police politique la plus puissante du monde? Le KGB ne voulait plus de lui. Mais en travaillant quinze ans dans cette organisation, Poutine a adopté sa mentalité, son regard répressif sur le monde.

La deuxième partie de sa vie, la plus importante, c’est son travail à la mairie de Saint-Pétersbourg pour le maire libéral, Anatoli Sobtchak. C’est là qu’il s’est fait beaucoup de relations. Et Poutine reste totalement fidèle à ces deux faces contradictoires de sa vie. Depuis Saint-Pétersbourg, il croit totalement au libéralisme, au capitalisme, au marché mondial. Tout en gardant la mentalité d’un «guébiste» des années 1980, avec un zeste de modernité.

Vous faites de la littérature avec de la politique ou l’inverse?

Je ne me divise pas. Je suis passionné par la politique quand il y a du sang, du danger. J’ai été trois ans en prison. Plus de 300 personnes de notre parti sont passées dans les prisons russes depuis 1989. Nos militants sont arrêtés, parfois lourdement condamnés. Sous Poutine, quatorze de nos militants ont été tués dans des circonstances telles que nous ne doutons pas que c’est le pouvoir qui les a fait supprimer.Dans le Donbass, au mois de mai, sous l’influence de la Russie et du FSB [ex-KGB], des militants de notre parti ont été arrêtés, puis expulsés de la république de Donetsk car ils voulaient ouvrir un bureau. On nous laisse mourir pour le Donbass mais pas y avoir une influence politique.

Donc, vous reconnaissez que le FSB a une grande influence dans le Donbass?

C’est clair. Il n’y a aucun doute.

Et ce ne serait pas les services russes qui auraient organisé la révolte dans le Donbass? L’homme fort des séparatistes, Strelkov, leur ministre de la Défense, était bien du FSB?

Oui, Strelkov, je le connais personnellement, était un officier du FSB mais qui a désobéi aux ordres. Et s’il est encore vivant, c’est un miracle.

Où en est votre parti et la Russie aujourd’hui?

En tant que parti d’opposition, nous vivons la pire des situations. Il y a les difficultés que nous rencontrons dans le Donbass. Et l’échec des manifestations de l’opposition en 2012, après les élections, nous a aussi touchés. De plus, avec le conflit en Ukraine, le pouvoir est devenu très populaire.

Malgré la crise économique et les sanctions à cause de cette guerre, le pouvoir peut rester populaire. Les Russes sont capables d’encaisser cette crise. Ils peuvent sacrifier un certain niveau de vie pour des idées. Depuis vingt-trois ans, depuis l’effondrement de l’URSS, nous vivions une dépression nationale. Nous étions devenus un peuple insignifiant. Avec la Crimée, nous sommes sortis de cette dépression. On le voit sur le visage des gens.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Naudet

(1) « Limonov », par Emmanuel Carrère, Editions P.O.L. Prix Renaudot 2011.

Bio express

ÉDOUARD LIMONOV est né en 1943 à Dzerjinsk, en Russie. Dirigeant du parti l’Autre Russie, il est l’auteur de nombreux romans et essais, dont «Le poète russe préfère les grands nègres», «Journal d’un raté» et «le Livre de l’eau». Il publie cette semaine aux Editions Bartillat un nouveau roman, «le Vieux».

Entretien publié dans « L’Obs » du 27 août 2015.

Avec les supporteurs du Red Star, club contraint à l’exil

Défait 5-1 à «domicile» contre Valenciennes vendredi, le Red Star FC pointe à l’avant-dernière place de L2. En plus de rencontrer des difficultés sur le terrain, le club audonien peine à rassembler ses supporteurs. Ile présente l’influence la plus faible de la deuxième division. Triste constat pour un club qui en National rassemblait près de 2000 personnes par match (3500 en fin de saison) et, qui fort de son siècle d’histoire a toujours su maintenir un lien très fort avec ses supporteurs.

En fin de saison dernière, l’euphorie de la remontée du club centenaire avait très rapidement laissé sa place aux interrogations sur sa domiciliation. Le mythique stade Bauer, antre des verts et blancs depuis 1909, ne répondant pas aux normes imposées pour la Ligue de foot professionnelr. Le club a dû déménager dans l’Oise au stade Pierre-Brisson à Beauvais, à près de 80 km de Saint-Ouen. Les supporteurs du Red Star, club populaire s’il en est, s’enorgueillissent de soutenir bien plus qu’une simple équipe, mais une certaine idée du football. Implanté au cœur de Saint Ouen, le Red Star brandit fièrement son attachement à la Seine Saint-Denis. Ici, on aime se rappeler que le stade Bauer fut une ancienne cache d’armes sous l’Occupation. Les slogans lancés dans les travées ne trouvent écho dans aucun autre stade de France. Pour beaucoup délocaliser le club, revient à lui faire perdre son âme.

Ce vendredi, c’est donc Red Star-Valenciennes. Les abonnés ont rendez-vous à 17 h 30 au stade Bauer pour prendre la navette affrétée par le club. « La montée en Ligue 2 ça fait 15 ans qu’on attend ça ! Alors, jouer à Beauvais c’est nul, mais on y va quand même. Si les matches avaient lieu ici, on serait plus de 3000 à chaque fois », imagine Jean-Pierre. Dans le stade la réserve s’échauffe. Sébastien Robert entraineur de l’équipe 1 l’an passé les supervise. Un brin désabusé par la situation il explique : « Un club c‘est les spectateurs. La situation est difficile, mais on ne pouvait plus jouer ici. C’est triste d’en arriver là. Maintenant les joueurs sont des professionnels, ils passeront outre. L’esprit du Red Star il existe surtout pour les supporteurs. »

Le coup d’envoi est donné à 20 h. Le dernier TER pour revenir gare du Nord part à 20 h 10 de Beauvais. Autrement dit, pour tous ceux qui n’ont pas de voiture le car est la seule solution, mais il faut envoyer un mail 48 h avant pour réserver sa place. François, supporteur du Red Star depuis toujours est abonné au club. Il a quitté plus tôt le travail. Mais pas de chance, il ne s’est pas inscrit. « Il n’y avait rien écrit sur le site», peste-t-il. C’est un peu la cacophonie ici, sur la trentaine de personnes présente, seule une petite quinzaine peut monter dans la navette. «On doit prendre les ramasseurs de balles au retour il n’y aura plus de place», explique le responsable. François essaye de négocier, mais rien n’y fait. Il a payé son abonnement mais il n’a pas envoyé de mail. Il ne montera pas. Il repart chez lui en colère.

Ruines

En face, à l’Olympic, QG des supporteurs, on assiste à la scène mi amusé mi dégouté. Eux ne vont pas à Beauvais. « Le Red Star c’est à Bauer », expliquent-ils. Il est 18h30 ils sont venus voir le Multi Ligue 2 retransmis sur BeIn Sports. Akli le patron raconte: « J’ai pris la télé après la fermeture du stade. Ce sont eux qui me l’ont demandé, pour continuer à voir le Red Star. » Dans ce bar sans âge, où seule la nouvelle télé nous indique à quelle époque nous sommes, c’est une ambiance que l’on vient chercher. Un petit bout de Bauer. Un parfum du passé, avec toutes les photos jaunies du club collées au mur. Comme si supporter le Red Star avait quelque chose d’anachronique, célébrer le football ouvrier à l’heure du foot business. Pourtant, les présents se défendent d’être des nostalgiques. « On ne regrette pas le passé, on est pour la rénovation du Stade, on ne veut pas le laisser en état, il tombe en ruines. »

A 20 heures une quarantaine de fans est regroupée. Une enveloppe passe, on récupère les cotisations pour le car qui ira au Havre lors de la sixième journée. Pas question d’abandonner l’équipe. Vincent responsable de l’association Red Star Bauer s’explique. «Le président Addad nous reproche de ne pas aller au stade. Mais on lui a dit  que ce n’est pas un boycott. On ne peut juste pas. Quitte à poser une demi-journée, autant le faire pour les déplacements. C’est d’autant plus frustrant que Bauer peut accueillir jusque 3000 personnes… et on va jouer à 80 bornes pour 1000 supporteurs. Cette montée est un énorme gâchis.» Il reproche au club et la mairie de ne pas avoir suffisamment anticipé le dossier. «Nous, ça fait plus de quatre qu’on en parle, qu’on sensibilise… et rien n’a été fait. On a eu une réunion en juillet. Maintenant on nous parle de petites rénovations. Mais rien de précis. On ne sait pas où on va, de toute façon il va falloir trouver une solution car on ne pourra pas toujours jouer à Beauvais.»

Quand la tribune très clairsemée de Beauvais apparaît à l’écran, tout le monde soupire. Il y a 1500 personnes ce soir, dont 300 Valenciennois. « Il ya très peu de vrais supporteurs, beaucoup de Beauvaisiens. Cet hiver ce sera encore pire ! », balance quelqu’un. Après le cinquième but des visiteurs, tout le monde partage la même analyse : « A Bauer ce ne serait pas arrivé. Une équipe qui joue toute l’année à l’extérieur elle ne peut pas se porter bien. »