Mois : avril 2016

Renvoi de migrants vers la Turquie : deux bateaux ont quitté Lesbos

Trois bateaux turcs avec des migrants à leur bord ont quitté ou s’apprêtaient à quitter lundi matin les îles grecques de Lesbos et Chios, dans le cadre de l’accord controversé UE-Turquie.

Peu après 04h00 GMT, un petit ferry, Lesvos, et un catamaran plus imposant, Nezli Jale, ont embarqué un total de 131 personnes, majoritairement originaires du Pakistan et du Bangladesh, selon une porte-parole de Frontex, l’agence de surveillance des frontières extérieures de l’UE.

#Lesbos départ avancé pour les migrants reconduits en Turquie. Le port est bouclé. Des gens protestent en silence. pic.twitter.com/SWhWaKtak4

— Baptiste Mathon (@BaptisteMathon) 4 avril 2016

A Chios, une autre île de la mer Egée face à la Turquie, un autre bateau turc continuait vers 04h45 GMT à embarquer des migrants.

A lire aussi : Pour les Vingt-huit, exit le droit d’asile

Il s’agit de la première vague de renvois de migrants vers la Turquie, acceptée par celle-ci dans le cadre d’un plan signé avec l’UE le 18 mars, et qui concerne tous les migrants entrés illégalement en Grèce depuis le 20 mars, soit environ 6 000 selon les calculs de l’AFP.

A Chios, quelques dizaines d’activistes et de sympathisants ont organisé une manifestation près du bateau, aux cris de «Liberté». Idem à Chios d’après ce journaliste de ITV News sur Twitter :

Small water-borne protest in Lesbos against this morning’s deportations. « Ferries for safe passage not deportations » pic.twitter.com/9mvcFzizHl

— James Mates (@jamesmatesitv) 4 avril 2016

Le plan prévoit que pour chaque Syrien renvoyé, un autre sera admis en UE, dans le cadre d’un plan limité à 72 000 places. De premiers Syriens étaient attendus lundi, notamment en Allemagne.

LIBERATION avec AFP

Paradis fiscaux, migrants, Sidaction… l’essentiel de l’actu ce lundi matin

A lire notamment ce week-end dans Libé (et ici dès ce soir par ici si vous êtes abonnés) :

- «Christophe, total « chaos »» : pour son dernier album, le dernier des dandys ouvre son antre à Libé pour une interview hors normes.

- «A Garissa, les fantômes du massacre» : il y a un an, 148 personnes étaient tuées par les shebab en plein campus universitaire au Kenya. Depuis, des cours ont repris mais les blessures sont profondes.

- «Code du travail : des juristes refont le boulot» : pendant une semaine, dans une ambiance de colo, des universitaires se sont attelés à la réécriture de A à Z du droit social. De la réforme El Khomri, il n’y aurait, selon eux, pas grand-chose à garder.

- Le P’tit Libé sur la loi travail : on en parle beaucoup mais pourquoi inquiète-t-elle ? Et au fait, comment fonctionne une entreprise ? Existe-t-il une «loi travail» pour les enfants ? Le P’tit Libé qui s’adresse aux enfants de 7 à 12 ans répond à toutes ces questions et bien plus encore.

- «Saint Laurent : Hedi Slimane se taille» : le départ du directeur artistique de la maison de couture illustre l’intransigeance du styliste français.

- «Quatre faces pour un nouveau cyclisme» : le Tour des Flandres se dispute dimanche. Il compte dans son peloton une nouvelle génération pleine de promesses. Libé a choisi ses poulains.

- «Tous les goons sont dans la nature» : retour aux origines d’un mouvement, né chez les voyous juifs de New York au milieu des années 80, qui essaime encore aujourd’hui dans le rap américain.

- «L’écriture, une aventure de l’être» : rencontre avec l’écrivaineAnnie Ernaux

10 choses à savoir sur Kyan Khojandi, « le mec de ‘Bref' »

Remarqué dans la comédie « Rosalie Blum », sortie le 23 mars, celui qui avait cartonné avec la série humoristique « Bref » sur Canal+ est aussi au théâtre dans un one-man-show.

1Running

La rencontre avec le réalisateur Julien Rappeneau s’est faite autour d’un verre. « Au bout d’une heure à se renifler, on s’est trouvé en commun la pratique et la passion du running. Nous avons alors couru ensemble et, ensuite, il m’a confié son script. C’est un scénariste pur, qui a réussi à mettre à l’écran un conte réaliste, avec une identité forte. On parle de ‘Rosalie Blum’ comme d’un nouvel ‘Amélie Poulain’. La comparaison avec Jean-Pierre Jeunet est flatteuse ! »

2Sketch

Il est le « mec de ‘Bref' », sketchs sur un trentenaire qui abordent aussi bien la drague et le sexe que les jobs, le divorce des parents, les gens énervants ou les années 1990…

« ‘Bref’ m’a fait un bien fou, m’a apaisé et m’a permis d’assumer mes hontes. »

Diffusée de 2011 à 2012 sur Canal+, cette série avec narration en voix off a créé un vrai style. « Pour garder cette énergie, on a souhaité l’arrêter, dire merci et au revoir. »

VIDEOS. Les 10 plus drôles parodies de « Bref »

3Thérapie

Son spectacle, « Pulsions », coécrit avec son ami Bruno Muschio, à l’Européen à Paris jusqu’au 28 mai, va plus loin dans l’intime de Kyan Khojandi, 33 ans. Il y évoque autant l’onanisme, garant de la fidélité à sa copine, que la mort de son père.

« Tout ce que je fais est comme une thérapie afin de trouver la clé. J’ai vu un psy un jour, il m’a dit que je n’avais pas besoin de lui : je faisais déjà le travail dans mes textes… »

4Tapis

Né à Reims, il est le fils d’un ancien géologue iranien ayant fui la révolution en 1979. Celui-ci s’est ensuite marié avec une juriste française, avec laquelle il a eu deux garçons, Kyan et Keyvan, que l’on voit aussi dans « Bref ». A son arrivée en France, le père avait dû se reconvertir dans le commerce de tapis.

« Je suis monté à Paris en 2004 pour suivre le Cours Simon, je ne me voyais pas reprendre le magasin de mon père… »

Bande-annonce du film « Rosalie Blum », de Julien Rappeneau

5Violon alto

« J’apprends le piano, c’est une vraie leçon de vie, tout est une question de répétitions. » Kyan Khojandi connaît la musique puisqu’il a fait quinze ans de conservatoire.

« Je jouais du violon alto. J’ai fait des concerts, des festivals, je n’avais pas peur de la scène. J’ai eu mes premiers rires lors de mes premières pièces, à l’âge de 8 ans. »

6Banque

Pour payer ses cours de théâtre, et après quatre ans de droit, Kyan Khojandi travaille dans une banque. « J’étais en costume du matin jusqu’à 14 heures, et je filais ensuite au Cours Simon. J’étais laborieux, je passais entre 4 et 6 scènes par semaine. Je savais qu’il fallait enchaîner les répétitions pour arriver à sortir la sincérité ».

7Stand-up

Ses débuts parisiens, il les fait dans des scènes ouvertes, pendant les premières parties d’artistes et sur France 4… « Avec Kheiron, Bruno Muschio ou Bérengère Krief, nous avons débuté au Bordel Club, une salle parisienne de stand-up », se souvient-il.

« Nous étions payés au chapeau, avec parfois des surprises comme des dirhams marocains ou des tickets de métro. Maintenant, on en rit et on s’envoie des textos bienveillants en voyant nos carrières évoluer dans le bon sens. »

8Hip-hop

« J’adorais Michael Jackson alors je me suis mis, ado, à danser le hip-hop. J’ai kiffé danser à la gare de Reims, devant la Fnac ou sur les parkings du palais des congrès… J’ai gardé plein d’amis danseurs ! » Kyan Khojandi est aussi proche des rappeurs Orelsan et Gringe, pour qui il écrit les textes de « Bloqués », toujours sur Canal+, et apparaît dans le clip des tout jeunes rappeurs Bigflo et Oli.

Clip de « Monsieur Tout Le Monde », de Bigflo et Oli

9Gâteaux

Quand il ne pratique pas le skate, le trentenaire cuisine.

« La pâtisserie, c’est comme la comédie : c’est une science exacte ! »

En ce moment, il s’essaie à « l’interprétation du gâteau au chocolat de Cyril Lignac », dont il a téléchargé l’application Mes desserts. « J’ai le temps pour faire ça, je n’ai pas de mômes. Dans dix ans, je serai le super-papa qui fait des super-gâteaux. »

10Tournage

Outre son actualité, chargée en ce moment, avec un spectacle rodé et la promo à assurer pour « Rosalie Blum », il tourne sous la direction d’Albert Dupontel et donne la réplique à Laurent Lafitte, pensionnaire de la Comédie-Française. « J’apprends beaucoup à leurs côtés. » Bref, tout roule pour Kyan Khojandi.

Séverine De Smet

Vincent Peillon publie un thriller : “A 20 ans, je voulais être écrivain”

Jusqu’ici, Vincent Peillon ne publiait que des livres très sérieux sur Merleau-Ponty, «l’Epaisseur du cogito» ou la refondation de l’école. Tour à tour porte-parole du PS, député de la Somme, ministre de l’Education nationale dans le gouvernement Ayrault, membre de la commission des Affaires étrangères au Parlement européen, il se lance aujourd’hui dans le thriller avec «Aurora».

Fils d’un banquier communiste et d’une directrice de recherche à l’Inserm, il a hésité entre la philosophie, l’écriture et la contrebande avant de choisir la politique. Son livre lui ressemble. Ample, truffé de personnages malfaisants et de vengeurs juifs, réflexion sur l’état d’un monde paranoïaque, «Aurora» est le récit de l’affrontement entre des réseaux internationaux obscurs. Est-ce vraiment de la fiction? Nous avons rencontré l’auteur.

«Indignés» de République, Azerbaïdjan et justice : le point sur l’actu

«Indignés» de République. Plusieurs centaines de personnes ont continué d’occuper la place de la République, à Paris, tout le week-end. Leurs revendications vont souvent bien plus loin que la simple contestation du projet de loi travail, comme ils l’expliquent à Libération. Inspiré du mouvement des indignés en Espagne, l’objectif est d’occuper le terrain tout en créant de nouvelles formes de démocratie. 

Justice. Une justice française «à bout de souffle», avec un ministère qui «n’a plus les moyens de payer ses factures» : un peu plus de deux mois après sa nomination, le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas estime que le système judiciaire français est dans un état financier déplorable et dans un «état d’urgence absolue».

Azerbaïdjan. Le pays a annoncé dimanche un «cessez-le-feu unilatéral» mais conditionnel au Nagorny-Karabakh où des combats d’une rare intensité ont éclaté entre les forces armées arméniennes et azerbaïdjanaises dans la nuit de vendredi. Il s’agit des affrontements les plus violents depuis le cessez-le-feu signé en 1994. 

Syrie. L’armée syrienne s’est emparée dimanche de la ville d’Al-Qaryatayn, l’un des derniers fiefs du groupe jihadiste Etat islamique (EI) dans le centre du pays.

Bruxelles. Douze jours après les attentats, l’aéroport international de Bruxelles a rouvert ce dimanche avec trois décollages dans l’après-midi, synonymes d’un redémarrage très partiel et d’un début de retour à la normale en Belgique.

Violences policières. Après les manifestations contre la loi travail, une nouvelle plainte pour violences policières devrait être déposée devant l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) la semaine prochaine. Cette fois-ci, ce ne sont pas des lycéens qui estiment avoir été violentés par les forces de l’ordre mais un syndicaliste rennais de 60 ans avec une vidéo à l’appui.

Marseille. Trois hommes ont été abattus samedi soir dans une fusillade probablement liée au trafic de drogue dans une cité des quartiers nord de Marseille, ce qui porte à dix le nombre de personnes tuées par balle dans l’agglomération depuis le début de l’année.

Accident. Deux pompiers ont été légèrement blessés en intervenant lors d’un incendie survenu dimanche matin au sein d’une société spécialisée dans le transport de matières dangereuses, près de Bordeaux, qui a provoqué l’explosion de plusieurs camions-citernes.

Marathon de Paris. Le Kenyan Cybrian Kotut a remporté dimanche la 40e édition du marathon de Paris en 2h07 et 10 secondes. Chez les dames, la victoire est revenue à la Kenyane Visiline Jepkesho en 2h25 et 52 secondes. 

Natation. Florent Manaudou a remporté la finale du 50 m libre aux Championnats de France dimanche à Montpellier et s’est qualifié pour les jeux Olympiques de Rio de Janeiro.

 

LIBERATION

Faire vivre l’égalité citoyenne, une urgence démocratique

L’actualité fourmille d’exemples de contestations collectives, et de volonté des citoyens de tous âges et de toutes conditions sociales de prendre part au débat public. Il est urgent de prendre acte de cette richesse démocratique. Agathe Cagé, politiste, présidente du think tank Cartes sur table, en fait ici l’analyse.

L’annonce par François Hollande, mi-février, de la tenue d’un référendum sur le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a ouvert nombre de sujets difficiles, du périmètre de la consultation à la nature juridique à attacher à son résultat. Mais elle a eu le mérite de mettre sur la table la question centrale auxquels gouvernants et citoyens doivent s’attaquer aujourd’hui : comment faire pleinement vivre la démocratie française en 2016 ?

C’est à l’aune de cette même question – et sans tarder – qu’il faudra faire l’effort d’analyser la mobilisation significative, ces dernières semaines, de lycéens et d’étudiants dans le mouvement social autour de la loi travail, et ce qu’elle nous dit de la nécessité de réinventer la place de la jeunesse dans le débat public.

Il ne s’agit en effet pas d’une question de principe. L’approfondissement démocratique n’est pas une fin en soi. Il n’a de sens que par ce qu’il permet d’atteindre : la confiance entre gouvernants et gouvernés ; la reconnaissance de la légitimité des décisions prises ; le renforcement du sentiment d’appartenance à la société. Sentiment d’appartenance qui est le défi majeur auquel est confrontée aujourd’hui la communauté nationale, dans sa diversité, des sexagénaires des zones pavillonnaires périurbaines aux vingtenaires des banlieues dites sensibles, des quinquagénaires en recherche d’emploi aux agriculteurs trentenaires jouant chaque année leur survie.

Il ne s’agit pas non plus d’une question de résultats électoraux. Confondre dans une même analyse montée de l’abstention et montée du vote pour les extrêmes ou les partis antisystèmes, c’est ignorer que ce vote est, par le mouvement de participation électorale qu’il concrétise, déjà une adhésion au fonctionnement démocratique. Ceux qui souhaitent une dynamisation de la participation politique en France doivent accepter que le verdict des urnes ne soit pas nécessairement similaire à leurs propres préférences politiques.

Il ne s’agit pas, enfin, d’une question institutionnelle, même si partisans et contempteurs de la Cinquième ou d’une fantasmée Sixième République s’en donneront encore à cœur joie dans dix ans. Depuis 2003, la Constitution prévoit un mécanisme de référendum décisionnel local. Depuis 2008, l’option d’un mécanisme de référendum d’initiative partagé existe. Depuis 2009, la possibilité d’un référendum d’initiative populaire est ouverte par les textes européens. Pourquoi si peu de personnes s’en saisissent-elles ? Parce que ces mécanismes n’existent pas dans les consciences et les habitudes citoyennes. Et l’enjeu n’est pas de savoir, contrairement à ce que pensent ceux qui réclament une évolution des textes, si le soutien doit venir d’un dixième ou d’un cinquième des électeurs français, ou de 500.000 plutôt que d’un million de citoyens européens. Non, l’enjeu est de créer les conditions d’une appropriation citoyenne des nouveaux dispositifs de participation politique.

La société française a besoin d’un nouveau ciment et celui-ci sera démocratique : donner à chaque citoyen la même voix au chapitre – non pas dans les textes mais dans les faits – sur les décisions qui impactent son quotidien.

Faire vivre pleinement la démocratie française en 2016 est avant tout une question d’égalité. Notre modèle économique et social n’est plus à même – l’a-t-il jamais été ? – de promettre une convergence des revenus, des conditions de vie, des horizons d’attente. Mais notre modèle démocratique pourrait faire vivre le principe « une personne égale une voix » non plus seulement dans les urnes, mais également en dehors. La participation politique ne s’est jamais réduite à la seule participation électorale. Il nous revient aujourd’hui, après avoir fait l’égalité des électeurs, de faire celle des citoyens.

Les situations d’urgence politique, les grands projets d’aménagement du territoire, les décisions porteuses de risques technologiques à court, moyen et long terme, ne peuvent plus relever, une fois le temps des élections passé, de la seule responsabilité des élus indépendamment de tout mécanisme de consultation et de participation citoyennes. Des mécanismes qui ne doivent plus seulement exister sur le papier mais vivre en pratique.

Des premières pierres ont depuis des années déjà été posées, notamment sous la forme des budgets participatifs qui, nés dans les quartiers de Porto Alegre, ont essaimé en France de Paris à Metz, de Montreuil à Grenoble. Il s’agit à présent de s’atteler à bâtir un édifice démocratique cohérent et global, offrant à la participation citoyenne des espaces d’expression mais aussi d’action, tant dans le champ des finances que dans celui de l’urbanisme, s’agissant tout autant des décisions aux conséquences irréversibles sur le temps long que des virages à prendre dans l’urgence.

Ce défi démocratique devra être relevé par les élus en place et par ceux qui aspirent à exercer demain leurs responsabilités. Il devra également l’être par chacun d’entre nous en tant que citoyen. Car si, à la suite de la victoire du «non» à un référendum sur un projet d’aménagement du territoire, les gouvernants doivent s’engager à réellement abandonner le projet et à ne pas tenter de le faire revivre sous une forme déguisée, les citoyens-opposants au projet doivent également s’engager, à la suite de la victoire du «oui», à mettre fin à toute tentative d’entrave à sa mise en œuvre. Or, ainsi que l’illustrent des expériences récentes en Allemagne, les lendemains de référendum peuvent s’avérer douloureux.

Participer au débat public en en acceptant les règles n’a rien d’une évidence. Interpeller est plus aisé qu’argumenter. Contester est plus facile que proposer. Apprendre à écouter toutes les prises de parole – et avant tout les plus hésitantes et les moins sophistiquées – sera le premier défi à relever. Il faut également apprendre à renoncer à l’argument d’autorité de la supériorité de l’âge et de la prééminence de l’expérience passée. Nous ne manquerons pas sinon de voir les débats immédiatement confisqués par les minorités économiquement favorisées, les professionnels de la politique en herbe, et les boomers bohèmes. Ce qui n’a jamais été source d’innovation et d’inventivité. Mais toujours facteur d’inégalité démocratique.

Si la Grèce est le berceau de la démocratie, la France peut en devenir sa championne. Seule une nouvelle respiration démocratique ressoudera la communauté citoyenne. Et sera à même de donner un sens nouveau et concret à l’étendard français de l’égalité. L’occasion nous en est offerte aujourd’hui.

« Sunset Song » : les damnés de la terre

Une vie. Celle de Chris Guthrie (le mannequin Agyness Deyn), blonde fille d’Ecosse dont les aspirations se heurtent aux murs dressés dans la campagne du comté d’Aberdeen à la veille de la Première Guerre mondiale. Elève la plus douée de l’école, elle rêve de devenir institutrice, mais son destin sera celui des femmes de son temps et de sa condition.

Adaptant un roman de Lewis Grassic Gibbon (1901-1935), premier volume d’une trilogie achevée peu avant la mort de son auteur, Terence Davies a retrouvé les thèmes qui lui sont chers, présents notamment dans le magnifique « Chez les heureux du monde », d’Edith Wharton, autre histoire d’une vie gâchée, mais située dans un milieu radicalement opposé.

Chris Guthrie l’affirme dans « Sunset Song », elle et les siens n’appartiennent pas à la gentry, ils sont au contraire les damnés de la terre. Cette terre que son père (Peter Mullan) et son frère aîné cultivent, le premier se comportant en tyran familial ; son épouse, désespérée par ses grossesses répétées, finira par s’empoisonner, entraînant dans la mort ses deux plus jeunes enfants, des jumeaux. Chris a, quant à elle, plus de chance avec l’homme qu’elle se choisit pour mari, du moins dans un premier temps : la guerre transformera en brute ce brave garçon, qui sera fusillé pour lâcheté, scène superbement filmée.

Choix musicaux contestables

Tout cela est épouvantable, mais le souhait apparent de Terence Davies est de débarrasser le récit de ses trop grandes cruautés. Le film passe sur les drames de la vie de Chris comme le temps fait son œuvre sur la jeune femme, anéantissant ses aspirations et effaçant peu à peu de sa personnalité toute son orgueilleuse singularité. L’entreprise est ardue et expose le film au risque d’une certaine fadeur, qu’accentuent des choix musicaux contestables, mais la direction est bien dans le ton du cinéma de Terence Davies, dont on se souvient qu’il sublima sa propre enfance, aussi étouffante et frustrante fût-elle, dans ses deux films majeurs, « Distant Voices, Still Lives » et « The Long Day Closes ».

Le cinéaste peut compter ici sur la rayonnante Agyness Deyn, presque débutante, qui illumine de sa sensibilité et de sa beauté un film qui doit beaucoup à la splendeur des images captées tant en Ecosse qu’en Nouvelle-Zélande, où certaines séquences ont été filmées de telle sorte que le cours de « Sunset Song » épouse le rythme des saisons.

Pascal Mérigeau

♥♥♥ « Sunset Song« , par Terence Davies. Drame britannique, avec Agyness Deyn, Peter Mullan, Kevin Guthrie (2h12).

« L’attentat », le nouvel épisode des « Cahiers d’Esther »

Elle s’appelle Esther, a maintenant 11 ans, a un grand frère nommé Antoine (« un con ») et se rend tous les matins dans une école privée parce que son père ne veut pas la mettre dans le public (trop dangereux). Voilà un an et demi que la fillette mise en scène par Riad Sattouf, dessinateur adulé pour sa série « L’Arabe du futur », a pris place à la dernière page de « l’Obs ». Le premier tome de ses aventures, « Les Cahiers d’Esther »(1), est maintenant disponible en librairie.

Il est presque certain que les sociologues des années 2050 se pencheront sur « Les Cahiers d’Esther », et pour cause : si Riad Sattouf brouille les pistes pour qu’elle ne soit pas reconnaissable, Esther existe dans la vraie vie ! C’est une écolière parisienne de 11 ans, fille d’un couple d’amis, qu’il soumet presque chaque semaine à un petit interrogatoire dont, ensuite, il fait son miel. Si la vraie Esther ne porte pas ce prénom et n’habite pas dans le 17e arrondissement, tout ce qu’elle raconte est d’une justesse indiscutable.

« Tout est presque vrai » : rencontre avec Esther, l’héroïne de Riad Sattouf

Arnaud Gonzague

(1) « Les Cahiers d’Esther. Histoires de mes 10 ans », de Riad Sattouf (Allary Editions, janvier 2016, 16,90 euros).

L’asperge, pointe de vert et séduction

Faut bien l’avouer : on a longtemps pratiqué l’asperge dans sa version Modes et travaux 1969, c’est-à-dire endimanchée et chapeautée comme une bourgeoise de préfecture dans sa tranche de jambon, sa farandole de macédoine et son onction de mayonnaise. C’était un rituel de printemps programmé et réglé comme la vidange de la 504. L’asperge débarquait un dimanche, entre Pâques et le 1er mai, sur un plat fleuri où elle faisait des bouquets en étoiles avec sa jupe de jambon. Elle était souvent «molle de la pointe», comme disait avec un zeste de lubricité l’oncle Bob avant d’enchaîner sur les performances respectives de la 504 et de la R16. Rien que d’y penser, s’imaginant noyé dans la fumée des Gitanes maïs sur la banquette arrière, on avait déjà mal au cœur. «Tu n’aimes pas les asperges ?», qu’elle s’inquiétait la tante Germaine. «Si, si», qu’on faisait car on n’allait pas lui dire que c’était la perspective de la 504 nicotinée qui nous filait la gerbe. Et que c’était reparti pour une cure d’asperges qui nous faisait le pipi aussi désagréablement odorant que les vespasiennes de la place nationale. La faute à l’acide asparagusique contenu dans ce légume.

Il nous a fallu pas mal de bottes pour comprendre que l’asperge pouvait se manger dans le plus simple appareil, débarrassée de la charcutaille et de la mayo, blanche mais aussi verte et surtout cuite al dente. Essayez donc une poignée d’asperges crues coupées en petits tronçons (1 à 2 cm), réservez les pointes. Faites dorer à feu vif les tronçons à l’huile d’olive dans une poêle ou un wok (environ cinq minutes). Ajoutez les pointes, de la coppa émincée, et continuez la cuisson environ dix minutes. Déglacez d’un trait de vinaigre balsamique, donnez un tour de moulin à poivre et servez bien chaud avec de généreux copeaux de parmesan.

Vous pouvez également tenter les «asperges rôties aux anchois», une recette débusquée dans un épatant opuscule1 consacré à l’huile d’olive et à tous ses usages (cuisine, beauté, bien-être…). Il vous faut 24 asperges vertes ; 6 branches de thym ; 6 filets d’anchois à l’huile ; 6 tranches très fines de poitrine fumée ; 4 cuillères à soupe d’huile d’olive ; poivre du moulin ; un demi-citron ; ficelle de cuisine. Préchauffez votre four à 210 degrés. Coupez les extrémités dures des asperges. Ficelez-les quatre par quatre avec un anchois, un brin de thym et 1 tranche de poitrine fumée. Salez très légèrement et donnez un tour de moulin à poivre. Arrosez d’huile d’olive et enfournez pour 8 à 10 minutes de cuisson. A la sortie du four, arrosez d’un trais de jus de citron.

(1) Que faire avec ? L’huile d’olive (ed. Hachette cuisine, Elle à table, 6,95 euros)

Jacky Durand

Ces pays où l’on pleure moins et Véra, le «petit chat» de Nabokov : deux longs formats à lire ce week-end

Le privilège des larmes

Un correspondant de Charles Darwin en Nouvelle-Zélande lui rapporta un jour cette anecdote : un chef maori avait été vu «pleurant comme un enfant parce que les marins avaient sali sa cape préférée». Darwin y vit une preuve que «les Sauvages versent des larmes en abondance pour des motifs très futiles». Il précisait qu’au contraire, «les Anglais pleurent rarement, sauf lorsqu’ils sont sous le coup d’un grand chagrin». (L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, 1872). En 2011, une équipe de chercheurs néerlandais donna raison à Darwin sur un point : les larmes sont bien fonction de la culture. Mais pas dans le sens où le croyait le père de la théorie de l’évolution. Selon des données récoltées dans trente-sept pays, «les personnes qui vivent dans des pays plus prospères, démocratiques […] et individualistes ont tendance à déclarer pleurer plus souvent». Les champions en la matière sont les Américains, les Australiens et les Néo-Zélandais. Les Nigérians, les Bulgares et les Malais ferment la marche. D’après un historien des émotions, ces résultats peuvent s’interpréter comme le signe que les larmes sont l’expression «d’une émotion négative mais supportable». Plus les hommes vivent dans des conditions difficiles (pauvreté, inégalités, guerres, violences endémiques), plus les larmes seraient «un luxe».

Source : 1843, mars-avril 2016, 24 000 signes. Auteur : Matthew Sweet est un journaliste et écrivain anglais. Il produit notamment une émission de philosophie sur BBC Radio 4.

Nabokov amoureux

Elle était son «petit chat», son «oie», sa «souris», son «oiseau de paradis». Il lui faisait part de tout : de son admiration pour Madame Bovary, de la couleur de la neige, de sa peur d’aller au bureau de poste, de ce qu’il mangeait, de Freud. Elle lui servait de muse, de relectrice, d’agent et de secrétaire («Je t’envoie, ma chérie, deux factures qui ont évidemment besoin d’être payées»). Elle en Allemagne, lui en France – où il effectua de longs séjours dans les années 1930, pour se faire un nom – les jeunes époux Véra et Vladimir Nabokov se sont beaucoup écrit. Ou plutôt : Monsieur a beaucoup écrit à Madame, y compris pendant les quelques mois où il entretint une liaison à Paris. En plein adultère, le futur auteur de Lolita semblait ne pas pouvoir se passer de Véra. «Tous les bonheurs, toutes les richesses, le pouvoir et les aventures, toutes les promesses des religions, tous les enchantements de la nature» ne pouvaient égaler pour Nabokov le plaisir de recevoir une lettre de se femme.

Source : New York Review of Books, 19 novembre 2015, 22 000 signes. Auteur : Stacy Schiff est l’auteure de Véra Nabokov (Grasset), Pulitzer de la biographie en 2000. Elle collabore à de nombreux journaux et magazines américains.

Retrouvez le magazine Books en kiosques chaque mois, sur son site et ses applications.

Delphine Veaudor De la rédaction de «Books»

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