Onfray : « Mon problème, c’est ceux qui rendent Marine Le Pen possible »

Accusé de complaisance à l’égard de l’extrême droite, Michel Onfray semble prendre un malin plaisir à se retrouver au cœur de la mêlée. Au nom d’une légitime colère contre les injustices ? Ou d’un ressentiment contre des élites qu’il ne cesse de dénoncer? Interview.

L’Obs. Etes-vous vraiment pour une alliance entre les souverainistes de tous bords, du parti de Marine Le Pen à celui de Jean-Luc Mélenchon ?

Michel Onfray. J’ai moins le souci de ces deux-là que des électeurs souverainistes qu’on trouve disséminés à droite et à gauche. Je connais des gens de la France d’en bas qui votaient jadis à l’extrême gauche et qui soutiennent maintenant Marine Le Pen. D’anciens communistes, d’anciens cégétistes aussi.

C’est fini, l’époque où l’on passait sa vie avec le même parti. On était marié avec la droite, marié avec la gauche, on votait gaulliste, on mangeait communiste… L’électorat est devenu volatil. Il faudrait qu’en dehors des partis les souverainistes se retrouvent autour d’une figure issue de la société civile.

Vous, par exemple ?

On me le demande beaucoup, mais, non, je suis incompétent. Des gens de la mouvance de la gauche radicale m’ont déjà proposé d’être candidat aux présidentielles après m’avoir fait passer un examen dans le jardin d’un hôtel parisien. Ce qui m’a fait rire…

Je connais mes limites. Je ne vais pas me lancer dans un combat qui exige des compétences que je n’ai pas. Et puis la politique, c’est l’art du mensonge et de la compromission, je ne cours pas après ça.

« On ne dégonflera pas le phénomène Marine Le Pen en la comparant à Hitler ! »

Existe-t-il un souverainisme de gauche ?

Les souverainistes veulent recouvrer leur liberté d’agir. Qu’est-ce qu’un être souverain ? Quelqu’un qui n’est pas un esclave. Comment dès lors en est-on arrivé à ce retournement sémantique qui fait que «souverainiste» est aujourd’hui devenu une épithète infamante? Désormais, quand on parle du peuple, on est populiste ; quand on parle de démocratie, on est démagogue ; quand on parle de souverainisme, on est un vichyste.

Que s’est-il passé après 25 ans de droite et de gauche libérale au pouvoir pour qu’on en arrive au point qu’on préfère la servitude libérale à la liberté libertaire? Oui, il existe un souverainisme de gauche qui, hors parti, veut que la France recouvre sa liberté d’agir pour vouloir une politique en faveur des plus modestes.

Mais sur l’islam, par exemple, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont loin d’être d’accord…

En effet, cette question les sépare vraiment : pour elle, c’est un danger; pour lui, c’est une chance.

Et pour vous ?

Ni l’un ni l’autre. Je suis athée. Il faut faire une lecture exégétique du Coran, dans lequel on trouve de quoi justifier le meilleur et le pire. Evidemment, suivant l’imam, suivant le musulman, suivant le pays qui prélève telle ou telle sourate, vous aurez un islam plus ou moins compatible avec la république.

Dans les Evangiles aussi, vous trouvez le pire et son contraire. Dans celui de Luc, Jésus dit [de ses ennemis, NDLR] : «Egorgez-les tous devant moi» (19-27). Avec Jésus, vous pouvez obtenir la douceur et la compassion de François d’Assise tout autant que la violence et l’extermination chez Bernard de Clairvaux, le théologien des croisades. C’est le même Evangile!

Il y a deux façons d’être chrétien, comme il y a deux façons d’être musulman. Il y a des moments où l’islam peut être un danger, et d’autres non. Quand il est compatible avec les valeurs de la république, l’islam est une chance ; mais pas quand il se révèle incompatible avec la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, le féminisme.

Selon vous, Marine Le Pen ne constitue pas un danger?

Mon problème n’est pas Marine Le Pen, mais ceux qui la rendent possible. Vous connaissez l’histoire du sage qui montre la lune et de l’imbécile qui regarde le doigt… Nombreux sont ceux qui regardent le doigt aujourd’hui. Pourquoi en est-elle là? A cause de la misère, de la pauvreté, du chômage, des promesses non tenues, des résultats de référendums mis à la poubelle, à cause du mensonge dans la classe politique, de la connivence dans le journalisme avec ce monde-là, à cause de la corruption dans l’Etat. On ne dégonflera pas le phénomène Marine Le Pen en la comparant à Hitler !

En revanche, nommer deux fois à la tête du PS des gens deux fois condamnés, oui, j’affirme que ce genre de signe, entre autres, fait le jeu du Front national. Tous ceux qui la rendent possible ont intérêt à dire que c’est elle qu’il faut regarder et non eux qui la rendent possible.

Comment luttez-vous contre le Front national ?

Depuis 2002, je lutte contre les idées qu’il véhicule. J’ai créé les universités populaires comme une machine de guerre contre les idées du Front national. Ainsi, je fais mon boulot de philosophe. De même quand je dis que c’est en bombardant des pays musulmans depuis 1991 qu’on a créé le terrorisme et que ce n’est pas en continuant qu’on le supprimera.

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les dix ans d’embargo en Irak ont fait 50.000 morts parmi les enfants de moins de cinq ans. Des morts qu’on ne voit pas à la télévision, mais qui existent tout de même. Quand la France et ses alliés rasent un village de 500 personnes pour tuer deux djihadistes, il est compréhensible que l’Occident suscite une haine contre lui chez les musulmans de la planète.

Il nous faut établir des liens de causalité là où l’émotion et la propagande d’Etat font la loi. Notre politique étrangère vis-à-vis des pays musulmans est belliqueuse : il serait facile de renoncer à cette politique pour assécher ce qui nourrit le terrorisme en France.

Propos recueillis par Elsa Vigoureux

Entretien paru dans le dossier Michel Onfray de « L’Obs » du 1er octobre 2015.

About the author

A propos

FRANCE MEETINGS EST UN PETIT BLOG SANS PRÉTENTION SUR LE BEAU PAYS QU'EST LA FRANCE. C'EST DE L'ACTU, DE LA CULTURE, DE LA POLITIQUE, DE L'ECONOMIE... TOUT SUR LA FRANCE.