« Des femmes », ces irréductibles qui luttent contre la dictature du phallus

Ce 18 mars, au Salon du livre de Paris, des portraits de femmes grandeur nature trônent sur le stand des éditions Des femmes. On reconnaît Clarice Lispector, Hélène Cixous, Ana Maria Machado, Assia Djebar ou encore Patricia Rodriguez, psychiatre mexicaine venue dédicacer son dernier livre, «À la recherche de l’utérus perdu».

Entourées de plusieurs bénévoles, «militantes de longue date», nous dit-on, les deux codirectrices de la maison, Michèle Idels et Christine Villeneuve, interviennent tour à tour pour retracer l’histoire de cette institution du féminisme français. L’ambiance effervescente a le charme old school des manifs d’antan. Il y a deux ans, la fondatrice, Antoinette Fouque, est morte. Son absence ne se sent pas. Son nom surgit dans toutes les phrases. Son esprit plane au-dessus du stand, peut-être parce que son nom est placardé partout. On comprend vite qu’elle est une sorte de divinité païenne, un totem anti-phallique. La maison d’édition qu’elle a dirigée pendant quarante ans a pris son nom, et s’appelle désormais «Des femmes – Antoinette Fouque». Les codirectrices perpétuent la tradition militante et innovante d’une maison d’édition où les femmes parlent de leur condition.

Cofondatrice du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), Antoinette Fouque a créé les éditions Des femmes en 1973, pour promouvoir une «écriture qui ne serait pas phallocentrée», comme elle le dira dans un entretien de 1990. La maison prend racine dans la «démarche de lutte» chère au MLF. Dans son «Acte de naissances», en 1974, Fouque écrivait: «Aujourd’hui, nous sommes devenues poètes et nous écrivons nous-mêmes notre condition.»

Antoinette Fouque à l'imprimerie

Antoinette Fouque et les militantes, en1974. / ©Des femmes

Nous étions sexistes. Nous voilà bien accordé.e.s

Du MLF aux FEMEN

Depuis la fondation du MLF, en 1968 ou 1970 (la datation du mouvement est l’objet d’une polémique âpre chez les féministes), la situation des femmes s’est améliorée, sans changer tout à fait. Dans le monde de la culture, les discours sont plus paritaires que la réalité: selon des chiffres de 2013, 88% des centres dramatiques nationaux sont dirigés par des hommes, et seuls 3% des concerts et des spectacles sont dirigés par des femmes.

Le féminisme lui aussi a changé. Peu avant de mourir, Antoinette Fouque a adressé un soutien remarqué aux FEMEN. Dans la préface du «Dictionnaire des créatrices», l’antique brûleuse de soutiens-gorge rendait un hommage vibrant aux militantes torse nu: «La poitrine nue des héros, ici, n’a rien d’impudique: aujourd’hui les FEMEN exposent leur dignité bafouée.» Des femmes et les FEMEN, même combat? «On dialogue avec elles, on soutient leurs actions, on les admire, on les accueille, dit Michèle Idels. Elles lèvent une chape de silence. Antoinette Fouque disait d’elles qu’elles étaient le front médiatique du MLF.»

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L’impérialisme du phallus

Des femmes est né d’un constat fait par Antoinette Fouque pendant Mai-68: il était alors difficile d’être publiée quand on était une femme. «Celles quiavaient une parole libre étaient refoulées des éditeurs traditionnels», dit Michèle Idels. La féministe Colette Aubry avait créé une collection consacrée aux femmes chez Denoël, et c’était tout. «Plutôt que de nous limiter à dénoncer l’industrie littéraire, nous traçons notre petite-bonne-femme de route», disait Antoinette Fouque.

« C’est important que des femmes écrivent, car les femmes ne se voient pas comme les hommes les voient», dit Michèle Idels, qui a vu naître la maison d’édition. En 1968, l’année de ses 18 ans, elle a rejoint le MLF, puis le collectif «Psychanalyse et Politique», animé par Antoinette Fouque, avant de participer à son aventure éditoriale. La maison compte aujourd’hui cinq salariées et une dizaine de bénévoles. Michèle Idels dit miser sur des textes qui lui semblent «nécessaires pour accroître la connaissance». La politique de la maison n’est pas «dictée par un but capitaliste», dit-elle. Financé au départ par la mécène et réalisatrice Sylvina Boissonnas, la maison vit grâce à une aide financière des militantes, pour qui Des femmes est bien plus qu’une maison d’édition.

La maison est logée rue Jacob, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, où on trouve aussi une librairie et un «Espace des femmes», qui sert de galerie d’art, de lieu de rendez-vous pour débats et lectures. Antoinette Fouque disait de cet endroit qu’il était «un lieu d’engendrement et de création incessante», à la fois «terre d’asile et d’hospitalité». Dans le monde de l’art, les femmes artistes ne représentent que 5% des acquisitions des musées et 1% des expositions. La galerie «Des femmes», elle, expose des femmes artistes depuis 1981.

La maison entend «mettre les femmes en lumière», dans tous les domaines de la création. En 2013, elle a publié le «Dictionnaire universel des créatrices», vieux projet qu’Antoinette Fouque évoquait déjà il y a quarante ans dans «le Torchon brûle», le journal du MLF.

L'annonce de la maison d'édition dans le "Torchon brûle", le journal du MLF.

L’annonce de la création de la maison d’édition dans « le Torchon brûle », le journal du MLF en 1973. / ©Des femmes

Le «Dictionnaire» a fait des émules. La même année, les éditions EpOke publient le catalogue des expertes à destination des journalistes. En 2015 se sont lancées les Journées du Matrimoine. Selon Christine Villeneuve, le «Dictionnaire», soutenu par l’Unesco, «va permettre à des générations d’accéder à des connaissances dont ils étaient privées», et souligne que les femmes sont peu présentes dans les programmes scolaires. Michèle Idels estime quant à elle que «la haute culture académique est complètement misogyne».

C’est ce qu’Antoinette Fouque nomme «l’impérialisme du phallus», un concept qu’elle a employé pour expliquer la misogynie d’un monde dicté par un «Universalisme monosexué à tous les niveaux, économique, sexuel, politique et symbolique» («Si c’est une femme», 1999). C’est d’ailleurs le thème du prochain livre qui sort en avril de la maison, tout simplement intitulé «l’Impérialisme du phallus». Roger Dadoun, Jean-Joseph Goux et Laurence Zordan reviennent sur ce concept matriciel de l’anti-patriarcat. Pour Michèle Idels, c’est «le plus long et le plus universel des impérialismes, et le moins attaqué sans doute».

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La solidarité comme ligne éditoriale

En 2013, Antoinette Fouque décrivait le sens de son travail, toujours munie de son solide lyrisme fouquien: «J’ai depuis longtemps la passion de cette épopée des survivantes, des migrantes, qui, malgré la guerre immémoriale qui leur est faite, malgré l’esclavage domestique et sexuel non abolis, continuent de mettre le monde au monde.» Publier des livres serait aider les femmes à mettre au monde leur texte. Un travail de sage-femme, une aide à la gestation. «Il y a toujours eu une articulation entre création et procréation», explique aujourd’hui Christine Villeneuve. Mais les hommes n’en sont pas pour autant exclus. Joseph Bougot ou Jacques Derrida ont été publiés, «soit parce qu’ils écrivaient sur les femmes, soit parce que leur démarche était innovante», poursuit-elle.

Publier est aussi un acte politique. Des femmes publie des femmes pour «leurs droits mais aussi pour la démocratie», dit-elle. La maison édite plusieurs auteures en danger dans leur pays. Au temps du soviétisme, des femmes russes menacées par le KGB pour leur «Almanach Femmes et Russie». En 1979, les fouquettes vont manifester à Téhéran aux côtés des Iraniennes auxquelles on impose le voile. En 1995, Antoinette Fouque rencontre Aung San Suu Kyi qu’elle a publiée et soutenue durant toute sa détention dans sa maison de Birmanie.

En 1994, Taslima Nasreen, médecin, journaliste et écrivain du Bangladesh, condamnée à mort pour son livre «Femmes, manifestez-vous!», publiée en France par les éditions Des femmes, écrit une lettre à Antoinette Fouque. Elle lui dit: «Je suis en grave danger. Les fondamentalistes peuvent me tuer à tout moment. S’il vous plaît, sauvez-moi.» Fouque mobilise aussitôt la communauté internationale. Quelques mois plus tard, Talisma Nasreen est extradée en Suède. Elle enseigne aujourd’hui à Harvard. «C’est les protéger que de leur permettre d’exister», dit Christine Villeneuve.

Le militantisme passe aussi par l’éducation. En 1974, les éditions ont publié un essai de la pédagogue féministe italienne Elena Gianini Belotti, «Du côté des petites filles», qui traite des stéréotypes de genre, avant l’essor des études de genre aux Etats-Unis. Face au succès du livre, qui reste aujourd’hui l’un des plus vendus de la maison, les éditrices créent en 1977 une collection éponyme d’ouvrages consacrés aux petites filles pour les aider à se construire sans la contrainte qu’impose leur sexe.

Au début des années 2000, les éditions Des femmes entrent dans un processus de traduction de femmes du monde entier, des féministes jamais traduites en France alors qu’elles connaissaient un succès retentissant dans leur pays. «Nous voulons publier les grandes femmes, réparer cette injustice», affirme Michèle Idels. Comme «le Féminisme irréductible» de Catherine MacKinnon, juriste qui défend les femmes violées, et fait passer la loi sur le harcèlement sexuel aux Etats-Unis.

Cette redécouverte des grandes femmes se traduit aussi par une collection classique. George Sand, Anaïs Nin, Madame de Lafayette, Madame de Staël, Virginia Woolf sont rééditées. Les éditrices estiment que le féminisme a parfois été expurgé de leurs œuvres. Par exemple, «Trois guinées», le texte le plus politique de Virginia Woolf, n’a jamais été traduit en français, et n’apparaît même pas dans La Pléiade. À un journaliste qui lui demande ce qu’elle ferait avec trois guinées pour éviter la guerre, l’Anglaise répond qu’elle les utiliserait pour l’éducation des filles. L’absence de ce texte interpelle les éditrices, qui publient une traduction en 1977. «Elle est châtrée de sa position politique de femme», dit Michèle Idels.

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Féministes mais pas que

Aux Etats-Unis, il existe un équivalent à la maison, «Feminist Press», créé en 1970 (qui ne publie toutefois pas de fiction). Antoinette Fouque, étonnamment, était réticente à se dire féministe. Elle se qualifiait de «féminologue». «Féministe c’est restrictif, c’est une idéologie», explique Michèle Idels. Raison pour laquelle la maison s’appelle Des femmes.

« On ne veut pas non plus coller une étiquette aux femmes qui sont publiées, dit Christine Villeneuve. Il y a des textes féministes, mais pas que.» Ce qui ne les empêche pas de chanter toutes deux en cœur: «Mais bien sûr que nous on se considère comme féministes.» D’ailleurs, les actions «Des femmes» lancées par l’hebdo «Des femmes en mouvement» de 1977 à 1982 avaient largement une visée féministe.

L'hebdo "Des femmes" le 8 mars 1982.

La une du magazine « Des femmes en mouvement » le 8 mars 1982./ ©Des femmes

« Antoinette Fouquepensait que le féminisme était une étape nécessaire, mais qu’au-delà du féminisme, il y avait des femmes», souligne Michèle Idels. C’est là que réside son désaccord célèbre avec Simone de Beauvoir, qui lui a valu une certaine marginalité dans le mouvement. Pour Beauvoir, les femmes sont «le Deuxième sexe», et l’idéal politique à atteindre est l’égalité. Pour Fouque, ce projet revient à faire de l’homme un modèle. Elle voit dans le féminin une essence autre, liée à la procréation – idée qui semble aujourd’hui désuète, et qui est même combattue par les féministes.

« Éditer les femmes, dit Michèle Idels, c’est leur permettre de sortir de la victimisation, sans nier l’existence du génocide féminin qui se perpètre actuellement, tout en affirmant que c’est la force des femmes et leur créativité qui est visée, et non pas un deuxième sexe faible. La démarche du MLF était d’affirmer que ce monde fait par des hommes ne nous convenait pas. L’idée n’était pas de devenir comme les hommes mais de fabriquer un autre monde, où les femmes existeraient.» Ce monde nouveau, disait Antoinette Fouque dans sa préface testamentaire au «Dictionnaire universel des créatrices», serait «une civilisation d’amour et de gratitude».

Virginie Cresci

Le site des éditions Des femmes est ici.

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