Pourquoi la guerre est une éternelle « connerie »

« Nous sommes en guerre», ne cessons-nous d’entendre de la bouche belliqueuse de nos dirigeants. «Ce n’est pas mon avis», réplique Henri Bartholomeeusen, avocat belge et président du Centre d’Action laïque à Bruxelles. C’est lui qui a rédigé la préface d’un ouvrage intitulé «Quelle connerie la guerre !» Cette «anthologie illustrée d’écrits sur la tolérance, le pacifisme et la fraternité universelle», parue le 7 janvier 2016, symboliquement un an après les attentats de «Charlie Hebdo», conçue pendant ceux du 13 novembre, est un hommage silencieux aux morts d’une guerre qui n’en est pas vraiment une.

Alors qu’on se remet à donner la chasse aux pacifistes, ce livre rappelle que Montaigne, Voltaire, Camus, Jaurès, Prévert, Brassens, Aron, Yourcenar, Ferré et tant d’autres fustigeaient la guerre dans leurs essais, traités, chansons. Du retentissant «Déserteur» de Vian exhortant «Monsieur le Président» à partir à la guerre lui-même s’il y tient tant que ça, au journal intime d’une allemande inconnue qui dit sa haine du mâle nazi, ce beau livre blâme tantôt la guerre, tantôt ceux qui la font, et prône la tolérance, la fraternité, la solidarité, tous ces mots que les politiques d’aujourd’hui ont bien souvent mis aux oubliettes.

En rassemblant ces grands textes, Jean-Pol Baras, président de la Fondation Henri La Fontaine, Denis Lefebvre, historien et journaliste, et Plantu, caricaturiste au «Monde», rappellent cette vérité simple: la guerre est une «connerie».

« Fléau » pour Voltaire, «torture» pour Henri La Fontaine: chacun a ses mots pour parler du pire. Certains tolèrent la guerre quand elle est indispensable. D’autres jugent que la guerre peut être un moyen de faire la paix. D’autres la rejettent en bloc. «Certaines réponses apportées ne satisferont pas le pacifiste», prévient Henri Bartholomeeusen. Et puis tant pis, même si c’est une utopie, «il n’y a pas de fatalité», nous dit le préfacier citant Romain Rolland, pour qui «la fatalité c’est ce que nous voulons». Et comme disait Martin Luther King :

Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.»

Virginie Cresci

La tolérance selon Voltaire

«Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps: s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités.

Tu ne nous a point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère, que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution.

Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langage divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.»

Traité sur la tolérance, par Voltaire 1769,

chapitre XXIII, «Prière à Dieu», Paris, Flammarion, 1989

Comment et pourquoi Voltaire a écrit son « Traité sur la tolérance »

PlantuLe Boulevard Voltaire pendant la marche du 11 janvier 2015. ©Plantu 2016

Henri La Fontaine contre la barbarie

« La guerre est une torture pour des millions et des millions d’êtres humains, et la torture a été frappé à mort. La guerre est un sacrifice humain à un fétiche fait de la main des hommes, à un fétiche de fer et d’acier, trempé de sang humain et de larmes de mères, d’épouses, de pères, de sœurs et d’enfants, et les sacrifices humains ont été frappés à mort. La guerre doit être frappée à mort et à jamais. Le recours à des moyens de contrainte morale, politique, économique ou armée est le triste privilège et la tâche pénible de l’humanité entière confiés à l’initiative de ses plus hauts magistrats dans le cas spécifique d’un Peuple faisant retour à la barbarie, atteint de folie ou devenu criminel.

L’heure est venue de fermer la porte sur le passé, ce passé, ou de ne l’entrouvrir que pour se rappeler les horreurs, des millions de siècles révolus, son éclat, sa gloire, sa prétendue splendeur furent illusoires pour les masses immenses qui les ont subies. Il nous a éblouis et nos ancêtres, parce que eux et nous marchions dans des ténèbres. Il nous a éblouis et nos ancêtres, parce que eux et nous marchions dans des ténèbres. Il nous faut tourner le dos à la nuit sombre de l’ignorance, et de préjugé et de haine et de rivalité et regarder en face le jour qui se lève, la nouvelle renaissance, la renaissance totale, le début d’une ère nouvelle, celle de l’humanisme.»

Extrait d’une note manuscrite préparatoire d’Henri La Fontaine (1854-1943), avocat spécialisé dans le droit international, membre du parti ouvrier belge et créateur de la Ligue belge du Droit des femmes, Prix Nobel de la paix 1913.

Jaurès contre les “paniques folles”

« LE plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je suis dire, dans les événements eux-mêmes. Il n’est même pas dans les dispositions réelles des chancelleries, si coupables qu’elles puissent être; il n’est pas dans la volonté réelle des peuples; il est dans l’énervement qui gagne, dans l’inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l’incertitude aiguë, de l’anxiété prolongée. A ces paniques folles les foules peuvent céder et il n’est pas sûr que les gouvernements n’y cèdent pas. […]

Pour résister à l’épreuve, il faut aux hommes des nerfs d’acier ou plutôt il leur faut une raison ferme, claire et calme. C’est à l’intelligence du peuple, c’est à sa pensée que nous devons aujourd’hui faire appel si nous voulons qu’il puisse rester maître de soi, refouler les paniques, dominer les énervements et surveiller la marche des hommes et des choses, pour écarter de la race humaine l’horreur de la guerre.

Le péril est grand, mais il n’est pas invincible si nous gardons la clarté de l’esprit, la fermeté de vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action. La vue nette du devoir nous donnera la force de le remplir.»

Edito de «L’Humanité» intitulé «Sang-froid nécessaire» publié le 31 juillet 1914, jour de l’assassinat de Jaurès au café du Croissant par un fanatique nationaliste.

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Jean Jaurès au café du Croissant où il a été assassiné. ©Plantu 2016

L’été 1914, le plus stupide de l’Histoire

Zweig, l’exilé

« Très cher ami, je vous écris à un des moments les plus difficiles de ma vie. Aujourd’hui seulement, je m’aperçois des ravages terribles que la guerre a provoqué dans mon univers humain et spirituel: tel un exilé, dépouillé et sans ressource, je suis obligé de fuir la maison en feu de ma vie intérieure, pour aller où – je n’en sais rien. […]

Moi, je ne peux que souffrir en silence. Je redoute terriblement les journées et les années à venir. Comment sera ma vie, qui jusqu’à présent se faufilait librement entre les préjugés, comment vais-je pouvoir respirer au milieu de toute cette malveillance? Ma vie me semble à présent déchirée et privée de sa joie spirituelle la plus élevée; qui me rendra mon sentiment européen et le sens de l’humanité? Ces centaines de milliers de morts vont élever leurs voix, ils vont s’emparer de toute notre espace, de tout notre bonheur, à nous les vivants ! Mon monde, le monde que j’aimais est de toute façon détruit, tout ce que nous avons semé est foulé aux pieds. A quoi bon recommencer une nouvelle fois ?»

Stefan Zweig dans une lettre à Romain Rolland,

Vienne, 9 novembre 1914

La lettre aux paysans de Giono

« Nous, paysans, nous sommes le front et le ventre des armées: et c’est dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les tiraillement se déroulent derrière nos derniers pas. Alors vous comprenez bien que nous sommes contre les guerres. Oui, c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos champs s’ajoute à vos cœurs paisibles, et la lenteur de ce que vous confectionnez avec la graine, de la terre et du temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie. Vous êtes la paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années sans vous connaître.

Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les plus profondément enfoncés en vous-mêmes, je les connais. Vous en avez tellement enfouis profond que maintenant vous êtes comme si vous ne projetiez rien; et pourtant vous allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble. Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le cœur quand vous penchés sur vos champs solitaires, je la connais, je l’approuve, je la trouve juste.»

Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix,

Jean Giono, Grasset, Paris, 1938.

« Je ne veux pas mourir comme un bétail » : Lucien Jacques dans les tranchées

Confession d’une actrice devenue infirmière en 14

« Je vis pour la première fois la misère que la folie de la guerre répandait sur les hommes. Y avais-je même seulement réfléchi auparavant? Je me rendis petit à petit compte que ma vie n’avait jusque-là tourné qu’autour de ma petite personne. J’avais certes donné et aidé chaque fois que j’avais pu le faire, mais sans jamais prendre véritablement conscience du nombre d’hommes victimes de l’humeur et des erreurs des dirigeants. En accomplissant ma tâche, j’avais toutes les peines du monde à ne pas pleurer, à ne pas fuit toute cette misère.»

Tilla Durieux (1880-1971), actrice autrichienne qui s’est portée volontaire comme aide-soignante en 1914.

«Meine ersten neunzig Jahre. Erinnerungen», Munich, 2012.

Lettre à la Reine pour les Droits de la Femme

« J’offre un moyen invincible pour élever l’âme des femmes; c’est de les joindre à tous les exercices de l’homme: si l’homme s’obstine à trouver ce moyen impraticable, qu’il partage sa fortune avec la femme, non à son caprice, mais par la sagesse des lois. Le préjugé tombe, les mœurs s’épurent, et la nature reprend tous ses droits. Ajoutez-y le mariage des prêtres; le Roi, raffermi sur son trône, et le gouvernement français ne saurait plus périr.»

Olympes de Gouges, «Les Droits de la Femme»,

Lettre à la Reine, 1791

Le Droit des Femmes ©Plantu 2016

Tract pour la jeunesse de l’Allemagne nazie

« Etudiantes ! Etudiants !

La défaite de Stalingrad a jeté notre peuple dans la stupeur. La vie de trois cent mille Allemands, voilà ce qu’a coûté la stratégie géniale de ce soldat de deuxième classe promu général des armées. Führer, nous te remercions !

Le peuple allemand s’inquiète : allons-nous continuer de confier le sort de nos troupes à un dilettante? Allons-nous sacrifier les dernières forces vives du pays aux plus bas instincts d’hégémonie d’une clique d’hommes de parti? Jamais plus !

Le jour est venu de demander des comptes à la plus exécrable tyrannie que ce peuple ait jamais endurée. Au nom de la jeunesse allemande, nous exigeons de l’Etat d’Adolf Hitler le retour à la liberté personnelle; nous voulons reprendre possession de ce qui est à nous; notre pays, prétexte pour nous tromper si honteusement, nous appartient.

Nous avons grandi dans un Etat où toute expression de ses opinions personnelles était impossible. On a essayé, dans ces années si importantes pour notre formation, de nous ôter toute personnalité, de nous troubler, de nous empoisonner.

Il n’est pour nous qu’un impératif : lutter contre la dictature! Le combat de chacun d’entre nous a pour enjeu notre liberté, et notre honneur de citoyen conscient de sa responsabilité sociale.

L’effusion de sang qu’ils ont répandue dans l’Europe, au nom de l’honneur allemand, a ouvert les yeux même au plus sot. La honte pèsera pour toujours sur l’Allemagne, si la jeunesse ne s’insurge pas enfin pour écraser ses bourreaux et bâtir une nouvelle Europe spirituelle. Nous nous dressons contre l’asservissement de l’Europe par le national-socialisme, dans une affirmation nouvelle de liberté et d’honneur.»

Extrait du 6ème et dernier tract de «La Rose Blanche»,

Février 1943, rédigé par le professeur de philosophie Kurt Huber.

Quelques jours plus tard, trois membres du groupe sont arrêtés par la Gestapo pour avoir distribué à l’université ce tract en plus de 2000 exemplaires. Ils sont condamnés à mort et décapités quatre jours plus tard. «La rose blanche: six Allemands contre le nazisme», Editions de Minuit, Paris, 1995.

« Sur la non-violence », par le Mahatma Ganhdi

Discours à ceux qui aiment Dieu

« Chers Frères, Chères Frérettes,

Chers fidèles, Chères fidélettes,

La foi, ce n’est pas de la conserve. Alors votre mise en boîte mosquévitte, on n’en veut pas. Vous avez pris Dieu en otage. Le manque d’imagination a fait que le message de Dieu est aujourd’hui lettre morte. Dieu nous a donné la responsabilité d’une religion. Comment voulez-vous que nous en soyons à la hauteur, si nous ne sommes pas à la hauteur du quotidien? Comment voulez-vous que nous soyons fidèles à Dieu si nous sommes infidèles à la vie? Comment voulez-vous que Dieu soit miséricorde et amour, si nous prêchons la haine et la violence?

Dieu est un choix de liberté et non une obligation d’aliénation. Votre lecture des versets est versatile, votre compréhension du Coran est douteuse. Dieu enseigne la force des hommes contre la force des armes. Votre recours aux armes est une trahison à la plénitude de l’homme.

Chers frères, Chers frérots,

Libérez-vous de la peur et Dieu vous aidera. Libérez-vous de la violence et Dieu vous comprendra. Libérez-vous du Pouvoir et Dieu vous bénira. Elargissez votre point de vue, contenez votre foi. Car la grandeur de Dieu est la grandeur d’âme de ses fidèles.

Au-delà du voile, par Slimane Benaïssa

(auteur de théâtre né en Algérie en 1943), Manage, 2008.

Les Afghanes ©Plantu 2016

Malala à l’ONU

« Le 9 octobre 2012, les talibans ont tiré sur le côté gauche de mon front. Ils ont également tiré sur mes amis. Ils pensaient qu’une balle pourrait nous réduire au silence. Mais ils ont échoué. De ce silence ont émergé des milliers de voix. Les terroristes pensaient qu’ils pourraient changer ma volonté et arrêter mes ambitions mais rien n’a changé dans ma vie, à part ceci: faiblesse, peur et désespoir sont morts; force, pouvoir et courage sont nés.»

Extrait du discours de Malala Yousafzai

(prix Nobel de la paix 2014 à l’âge de 17 ans)

à l’ONU , 12 juillet 2013

© Fondation Henri La Fontaine-2016

Quelle connerie la guerre ! Anthologie illustrée d’écrits sur la tolérance, le pacifisme et la fraternité universelle,

par Jean-Pol Baras, Denis Lefebvre et Plantu, 284 p.,

Omnibus, 19 euros 95.

Samar Yazbek, la revenante de l’enfer syrien

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